Protection sociale: encore des progrès à faire

Protection sociale: encore des progrès à faire

En 2006, sept ans après son arrivée au pouvoir, le roi Mohammed VI prononçait un discours fondateur où il annonçait le lancement de l’Initiative nationale du développement humain : « La problématique sociale constitue le défi majeur à relever pour la concrétisation de notre projet de société et de développement, » affirmait-il. « De larges franges de la population et des zones entières du territoire national vivent dans des conditions difficiles et parfois dans une situation de pauvreté et de marginalisation qui est incompatible avec les conditions d’une vie digne et décente que nous souhaitons pour nos citoyens. En effet, de nombreux quartiers et bidonvilles, urbains ou périurbains, et plusieurs communes, situées pour leur grande majorité en milieu rural, connaissent des situations difficiles marquées par l’insuffisance des accès aux équipements et services sociaux de base, offrant ainsi des terreaux propices à l’aggravation des problèmes d’analphabétisme, de chômage et d’exclusion, ou de déscolarisation, et pâtissant des faibles opportunités d’emploi et d’activités rémunératrices. […] Nous estimons, poursuivait le roi, que le développement efficace et durable ne peut se concrétiser que par le biais de politiques publiques intégrées, s’inscrivant dans le cadre d’une entreprise cohérente, d’un projet global et d’une forte mobilisation tous azimuts, où les dimensions politique, sociale, économique, éducationnelle, culturelle et écologique se conjuguent et se complètent. »

Le chef de l’État marocain annonçait ainsi un programme social très ambitieux – que l’on connaît aujourd’hui sous le sigle INDH – qui a depuis inspiré l’ensemble des mesures prises par les gouvernements successifs pour améliorer les conditions de vie des Marocains.

Un an plus tôt, en 2004, le Maroc avait déjà fait un pas très important dans ce sens en instaurant, pour la première fois de son histoire, un Code du Travail. Celui-ci impose notamment le contrat de travail (à durée indéterminée ou déterminée) et le salaire minimum. Par ailleurs, un an après l’INDH, en 2006, le Maroc se dotait d’une Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), qui gère l’assurance maladie obligatoire (AMO) pour les salariés. Les personnes qui bénéficient d’un revenu annuel égal ou inférieur à 5 650 dirhams (520 euros) par personne composant le ménage sont couvertes par le régime d’assistance médicale (RAMED). L’affiliation à l’AMO est obligatoire et le financement du régime est assuré par une contribution patronale et salariale assise sur les salaires.

En 2006, le gouvernement créait le ministère de la Solidarité, de la Femme et du Développement social – dirigé par une femme, Bassima Hakkaoui – qui met en oeuvre un vaste programme de développement social afin d’offrir aux citoyens marocains « la garantie de l’accès équitable aux prestations de base ». Le ministère a notamment sous tutelle de deux organismes-clés : l’Agence de Développement social (ADS) et l’Entraide nationale.

L’ADS est un établissement public qui a pour mission de « contribuer à la lutte contre la pauvreté et la vulnérabilité par l’appui à des projets de développement durable selon une démarche participative, partenariale et de proximité ». Quant à l’Entraide nationale, qui est également un établissement public, elle est « chargée de dispenser l’aide et l’assistance sous toutes ses formes aux populations démunies et de concourir ainsi à la promotion familiale et sociale ».

En ce qui concerne le volet social, le ministère de la Solidarité met en oeuvre une stratégie fondée sur quatre axes : l’appui institutionnel et le renforcement au pôle social (du ministère) ; l’encadrement, l’accompagnement et la structuration de l’action ‎sociale ; la promotion de l’action de prise en charge et de solidarité ; et enfin « oeuvrer pour la réalisation de l’équité l’égalité et la justice sociale ». Dans le cadre de cette stratégie, le ministère a élaboré et mis en place depuis une dizaine d’années une batterie de mesures d’aide aux femmes, à la famille, à l’enfance, aux personnes handicapées et aux personnes en situation de pauvreté et d’exclusion sociale.

Ceci couplé à la croissance économique de la dernière décennie et à la baisse de la natalité a sans conteste amélioré le sort d’une partie de la population. « Le revenu par tête a certainement augmenté au cours de ces dernières années. Il s’explique par une croissance moyenne de 4.20% conjuguée à une croissance démographique de plus en plus faible. Les statistiques démontrent également une baisse relative de la population pauvre, » explique ainsi l’ancien ministre des Finances Mohamed Berrada, qui est également professeur d’économie à l’Université Hassan II. « Il faut reconnaitre que les actions de l’INDH ainsi que celles de la société civile jouent un rôle majeur dans ce domaine. Des programmes gigantesques de construction de logements sociaux et de résorption de bidonvilles ont été mis en œuvre, à tel point que le Maroc étend son expertise dans ce domaine à des pays sub-sahariens. Il en est de même de notre nouveau système de santé et de la mise en place de médicaments génériques moins chers. »

Cependant, le Maroc continue à rester en retard par rapport à de nombreux pays. Ainsi, selon le dernier rapport (2014) l’organisation non gouvernementale The Social Progress, il est classé nº91 sur 100 pays dans le classement de l’indice de progrès social fondé sur trois indicateurs : les besoins humains fondamentaux, les fondements du bien-être et les opportunités. La Norvège arrive en tête et la Somalie est en dernière position. Le Maroc est plutôt bien classé en matière de logement (34ème), sécurité individuelle (49ème), accès à l’information (61ème), et santé et bien-être (66ème). Il l’est également, en ce qui concerne les fondements du bien-être, dans les catégories « degré de sous alimentation » (1er), nombre de décès attribuables à la pollution de l’air des ménages sur 100.000 habitants (1er), taux d’homicide rapporté à la population (1er), abonnement à la téléphonie mobile (1er), perception de la criminalité (2ème), émission de gaz à effet de serre (4ème), taux de suicide (29ème), scolarisation des enfants au primaire (33ème), qualité du réseau électrique (40ème) et utilisation d’internet (49ème). En revanche, le royaume est mal classé en matière de libertés individuelles (90ème), d’eau et assainissement (92ème), d’accès aux connaissances de base (98ème), d’accès à l’enseignement supérieur (111ème) et de durabilité des écosystèmes (118ème).

D’autres organismes internationaux saluent néanmoins les efforts importants réalisés au Maroc depuis une décennie. Ainsi, l’UNICEF « reconnaît que le gouvernement marocain a lancé au cours de la période 2007-2011 une multitude de plans et stratégies thématiques ou sectoriels visant à améliorer la situation socio-économique du pays et améliorer en conséquence les conditions de vie des Marocains, à commencer par les pauvres et les plus vulnérables. Cependant, ajoute l’UNICEF, la situation des indicateurs socio-économiques dans certains secteurs clés reste préoccupante, tels que l’éducation – par exemple en 2011 l’analphabétisme touche 20% des jeunes (15-24 ans) – et la santé – par exemple en 2012 un enfant né dans une famille appartenant aux 20% les plus pauvres risque deux fois plus de mourir avant l’âge de cinq ans qu’un enfant issu des 20% les plus riches ; et la proportion de la population sans accès aux soins est de 44% en milieu rural et 28% en milieu urbain. Ces déficits et d’autres montrent que des poches de vulnérabilité et de pauvreté persistent encore et ne bénéficient pas toujours des effets des stratégies et plans de développement. »

Il reste donc beaucoup de chemin à parcourir pour que le Maroc offre à ses citoyens une société équitable et solidaire, de niveau comparable à celui des pays développés. Cependant, le mouvement du Printemps arabe et le dynamisme d’une partie de la société, impulsé notamment par l’énorme cohorte des jeunes (48% de la population a moins de 25 ans) qui aspire fortement à se faire entendre et à se faire une place, a fait naître une nouvelle conscience sociale dont le roi Mohammed VI se fait souvent l’écho.

Ainsi, de plus en plus d’entreprises privées s’ouvrent à la Responsabilité sociale d’entreprise (RSE), c’est-à-dire l’engagement dans la communauté. Deux des principaux chefs d’entreprise du pays montrent la voie. Othman Benjelloun, l’une des entrepreneurs les plus brillants, et les plus riches, d’Afrique, a créé la Fondation BMCE Bank qui oeuvre en priorité pour l’éducation (lutte contre l’analphabétisme et construction d’écoles) et l’environnement. Lors d’une réunion en juin 2014 avec le gouverneur de la banque centrale du Maroc, à l’occasion de la Journée mondiale de l’environnement, il proposait que « chaque banque prélève un pourcentage de son résultat brut d’exploitation afin de doter ses programmes d’actions de Responsabilité sociale d’entreprise. Ainsi, avec l’appui du Régulateur et des autorités gouvernementales outre les partenaires internationaux, la démarche RSE du Maroc ferait école et ailleurs dans le monde ».

De même, Miloud Chaabi, qui est le deuxième homme le plus riche du Maroc après M. Benjelloun, a-t-il créé il y a déjà une cinquantaine d’années une fondation à son nom qui a la réputation d’être l’une des ONG les plus innovantes et généreuses de la région MENA. La fondation soutient près de 7 000 familles marocaines en risque d’exclusion. Par ailleurs, M. Chaabi a donné 10 pour cent de son immense fortune (estimée selon le magazine américain Forbes à 1,9 milliard de dollars) pour la création d’une université d’inspiration américaine au Maroc, en partenariat avec la Indiana State University