Mouhssine Alaoui M’Hamdi, Directeur Général, Laboratoire Public d’Essais et d’Etudes

Mouhssine Alaoui M’Hamdi, Directeur Général, Laboratoire Public d’Essais et d’Etudes

LPEE est une référence dans le Royaume et se situe comme un des principaux laboratoires pour tout ce qui concerne le génie civil entre autres. Comment décririez-vous ce que représente dans son domaine le LPEE au Maroc ?

M. Alaoui : Il faut savoir que le LPEE a été créé en 1947 avant l’indépendance mais il fonctionnait alors sous un autre nom. En 1973, il s’est transformé en société anonyme sous l’appellation LPEE à l’occasion de la marocanisation de la société. Le LPEE est une société anonyme mais néanmoins financé à 100% par des capitaux étatiques selon la répartition suivante : 50% l’ONEE (l‘Office National de l’Eau et de l’Electricité), 25% l’Agence Nationale des Ports et 25% l’ONCF. Le LPEE fait un chiffre d’affaires d’environ 500 millions de dirhams. Il faut savoir qu’avant 1999, nous travaillions en monopole jusqu’à la libéralisation du domaine des laboratoires en 2000, ce qui n’a pas empêché au LPEE de maintenir sa place prédominante dans le secteur, grâce à son expertise et du fait qu’il donne entière satisfaction à ses clients, à savoir tous les grands chantiers liés aux grandes infrastructures de type autoroutiers, les barrages, ou encore la ligne LGV. Tous supervisés par le LPEE. La présence du LPEE est donc fondamentale. Il constitue un fleuron dans le domaine et permet, de l’avis de l’ensemble des technocrates, d’assurer la souveraineté technologique dans le domaine du BTP au Maroc.

Vous avez une longue histoire dans les différents domaines de l’ingénierie civile. Quels sont les spécialités où il y aurait le plus de capacités techniques de la part du LPEE?

LPEE fait figure d’exemple au Maroc et en Afrique. Cela s’explique par le fait que nous ne sommes pas uniquement un laboratoire d’essais. Nous sommes également un laboratoire d’expertises, de recherche, de développement et d’ingénierie de laboratoire. Quand on pratique une activité de laboratoire, il faut absolument que nos données, nos mesures soient fiables. Le laboratoire possède l’organisation et la structure requises pour garantir cette crédibilité. D’ailleurs, tous nos laboratoires centraux et régionaux suivent les mêmes critères de qualité et sont pour la plupart d’entre eux accrédités.

Pouvez-vous préciser les avantages et la définition de ces accréditations ?

Dans le jargon du laboratoire, la certification s’appelle accréditation. Dans notre métier, nous avons obligation de formaliser la manière dont nous travaillons afin d’une part, de garantir la compatibilité avec la norme et d’autre part, de pouvoir en apporter la vérification. Nous avons donc un système de traçabilité performant géré par différentes directions qui contrôlent conjointement les processus et prennent part ensemble dans les prises des responsabilités. Nous avons une Direction Technique et Scientifique (DTS) qui a en charge la veille technologique tant dans la structure que dans la mise à jour de nouveaux procédés. La DTS anime donc le développement de l’espace technologique dans les différents domaines d’activité du LPEE. Nous avons créé des forums internes qui permettent de réunir régulièrement l’ensemble de « la population du domaine technique » du LPEE. Nous avons la direction de la recherche et de la réglementation technique. Elle a pour mission de définir les grands axes de recherche et de trouver des solutions optimales en tenant compte des contextes spécifiques des différentes régions du Maroc, et en sus, a en charge de surveiller l’application des normes. De même, nous avons une direction qu’on appelle la DSMA, une direction de contrôle intérieur, qui s’occupe de toute la culture de qualité au niveau du LPEE, et qui fait régulièrement des missions d’audit technique pour s’assurer justement que les accréditations sont toujours valables et que les méthodes et les protocoles employés respectent les normes. Egalement, pour s’assurer de la précision de nos mesures, nous avons une direction de la métrologie qui a été reconnue par le Ministère du Commerce et de l’Industrie comme laboratoire national de métrologie «  LNM ». Il est important de souligner que ce département est extrêmement bien rôdé et que cette reconnaissance ministérielle est la conséquence directe de l’organisation spécifique du LPEE. Le LMN a pour mission de s’assurer que toutes nos machines sont étalonnées, que les mesures d’incertitudes sont faites correctement. Tout cela démontre que nous sommes un laboratoire de référence en Afrique, conformément à toutes les normes des pays développés. L’autre avantage que présente notre laboratoire est la diversité des métiers que nous couvrons. Nous n’œuvrons pas seulement pour les secteurs de base du BTP comme la géotechnique, les routes, le béton mais également pour les secteurs de l’hydraulique, de l’électricité et de la métallurgie. Notre département des études hydrauliques est une fierté pour le Maroc et pour le LPEE. Nous sommes le deuxième laboratoire à pratiquer la modélisation d’ouvrages hydrauliques, autant pour les barrages que pour les ports, après l’Afrique du Sud.

Cela positionne fortement LPEE en la distinguant ?

Sans doute. La preuve est que nous avons décroché dernièrement un marché pour un barrage au Liban et pour un port en Albanie, grâce précisément à cette expertise qui nous permet de travailler en coopération avec des organismes internationaux. À cet effet, nous venons de signer une convention avec un laboratoire d’un département français ce qui montre que nous sommes déjà reconnus au Maroc et à l’international. En ce sens, il est important de faire mention de notre Centre d’Essais et d’Etudes Electriques (CEEE) qui est un laboratoire extraordinairement équipé, un modèle unique en son genre. Il accompagne tous nos industriels dans le domaine de la production de produits électriques avec des accréditations comme COFRAC, ou le CEMAC marocain, permettant ainsi à nos produits après avoir été contrôlés par le LPEE, d’être acceptés par les marchés européens et internationaux.

Le LPEE compte 10 centres spécialisés à Casablanca ainsi que des laboratoires régionaux couvrant toutes les régions du Maroc. Quel serait l’avenir du LPEE en tant que leader ?

Effectivement, aujourd’hui nous pouvons nous targuer d’être leader, mais nous subissons un marché de plus en plus concurrentiel. Nous avons toujours opté pour des laboratoires de proximité permettant la déconcentration et la délocalisation ce qui permet le développement d’expertises locales et une relation beaucoup plus proche avec le client. La proximité nous permet de développer des solutions plus adaptées mais aussi de réduire les coûts de production. Nous avons tout au long du territoire marocain 9 grands centres techniques, avec des laboratoires régionaux ou des annexes près du périmètre d’action. Ces laboratoires régionaux et leurs annexes sont responsables dans chacune de ces régions. Si vous prenez par exemple au niveau de la région de l’Oriental, nous avons un centre technique à Oujda, une annexe à Nador (pas très loin de Melilla) et à Al Hoceima. Si on prend par exemple Casablanca, nous avons aussi une annexe à Béni-Mellal et ainsi de suite sur tout le territoire marocain. Cette large couverture géographique nous permet d’être présent sur un grand panel d’activités et d’être prêt à affronter avec succès la nouvelle politique de régionalisation du Maroc.

En terme d’expansion de la compagnie, est-ce que la régionalisation ouvre des opportunités au laboratoire de référence?

L’opportunité existe déjà, et nous sommes des précurseurs. Nous sommes et restons à l’avant-garde.

Vous avez un réseau privilégié qui couvre tout le pays mais vous n’êtes plus en situation monopolistique. Comment évolue le secteur au Maroc?

Comme expliqué tout à l’heure, dans le métier de laboratoire à part l’essai, la garantie et la fiabilité de la mesure sont nécessaires. Nous sommes à cet effet un exemple dans notre domaine, mais en même temps, cela suppose de nombreuses charges.

Qu’entendez-vous par charges et comment maintenez-vous votre position de leader par rapport à la concurrence?

Ce qu’il faut comprendre c’est que grâce à notre structure et notre système de gestion spécifique, nous sommes extrêmement compétitifs face aux coûts et aux charges qu’induisent les essais.

Quant à la concurrence, il faut dire qu’il y a une volonté politique de la part des ministères techniques de doter le Maroc d’entités, aussi bien des bureaux d’études, que d’entreprises ou de laboratoires, de la meilleure technologie. L’Etat s’y est beaucoup investi.

Est-ce que Le Maroc dans ce domaine constitue un marché mûr ?

Dans notre domaine, certes, il y a eu une grande prise de conscience de la part de tous les ministères concernés, tout en particulier le Ministère de l’Equipement, du Transport et de la Logistique. Cela a favorisé la mise en place d’un système de qualification et de classification des laboratoires. C’est-à-dire que ne peuvent rentrer dans le domaine des laboratoires que des laboratoires ayant été triés sur le volet, afin d’éliminer toute concurrence anarchique ou déloyale. En ce sens, le ministère a mis en place un décret, opérationnel depuis une année, afin de mieux réglementer les qualifications ainsi que la classification. Autant d’éléments qui permettent de garantir que les opérateurs dans le secteur des laboratoires respectent les normes et un certain nombre de critères, conditions indispensables pour être reconnu comme un vrai laboratoire. Cette transparence permet de travailler dans un contexte de concurrence loyale.

Comment décririez-vous les avantages comparatifs du LPEE dans le marché marocain à l’heure actuelle?

Avant de parler du marché marocain actuel, je citerai un élément chiffré très significatif. Durant les années 80 et 90, le LPEE a accompagné tous les professionnels pour diverses prestations, à une époque où il n’y avait pas encore dans notre pays de conseillers en ingénierie pour les métiers de laboratoire, contrairement à ce qui se passait en France ou en Espagne. Par rapport aux autres opérateurs, depuis les années 80 et 90, le LPEE, et lui seul, pouvait faire bénéficier ses clients de ses conseils en ingénierie et de les accompagner dans la résolution de leurs problèmes. Cette spécificité constitue un avantage comparatif évident par rapport aux autres concurrents. Actuellement, le fait d’être opérationnel non seulement dans le domaine du contrôle, mais dans le domaine des expertises, de l’ingénierie de laboratoire, et dans celui de la recherche, ou encore dans le domaine de la géotechnique et de structure, rend le LPEE particulièrement performant et prêt à aborder des solutions dans différents champs et différents secteurs. Un exemple est celui des vieilles villes où nous sommes bien positionnés pour trouver des solutions structurantes. Autre exemple : le tremblement de terre d’Al Hoceima. Nos compétences nationales ont permis de proposer des solutions après avoir identifié l’état des structures et les faiblesses des données. Le LPEE est par conséquent le partenaire indissociable de la maîtrise d’œuvre au Maroc dans l’ensemble des chantiers de barrages, d’autoroutes, de LGV, et le seul laboratoire sur le territoire marocain capable d’offrir ce type de prestations multiservices dans tous les domaines mentionnés.

Quel est l’état du marché marocain dans son ensemble aujourd’hui, à savoir le nombre d’opérateurs, la législation, la concurrence…?

Jusqu’à l’année dernière il n’y avait pas de réelle réglementation, n’importe qui pouvait offrir des services de laboratoire, ce qui fait que nous sommes passés de deux à trois laboratoires en 1995, à pratiquement 200 laboratoires à l’heure actuelle, si ce n’est plus. Bien évidemment avec des niveaux de qualité très variables. Malheureusement, jusqu’à présent, nous n’avons ni code ni législation sur la construction dans le secteur privé, par contre, l’Etat a ses règles. Donc, pour les marchés publics, on ne peut pas soumettre sa candidature si on n’est pas qualifié dans le cadre du décret de qualification et classification des laboratoires, ce qui fait qu’actuellement on doit être aux alentours d’une dizaine de laboratoires avec des compétences techniques réelles et reconnues.

Est-ce qu’un nouveau code de la construction éviterait les problèmes auxquels le secteur a été confronté au Maroc au cours des dernières années ?

Il est évident que cela ne pourrait qu’améliorer les choses, sachant qu’il n’y a pas un vide total pour autant. Aujourd’hui, nous avons le DOC (document des obligations et contrats) qui définit les responsabilités des architectes, du maître d’œuvre et de l’ingénieur spécialisé et nous avons la Loi de l’Urbanisme qui, elle aussi, définit les rôles de chaque acteur comme celui, entre autre, de l’architecte. Le code améliorerait les choses, mais actuellement nous avons déjà un cadre définissant avec une relative clarté les responsabilités des principaux intervenants. Au Maroc, dans le domaine du BTP, nous suivons les normes d’application obligatoires qui ont force de loi. Cependant, le nouveau code de la construction permettra d’accélérer tout ce qui relève de l’organisation, ainsi que d’apporter une définition plus claire de certains éléments importants.

Quand est-ce le nouveau code verra le jour ? Vous avez une estimation ?

Il y a des projets, nous avons nous-même travaillé en collaboration avec le Ministère de l’Habitat sur une partie, ce code étant constitué de plusieurs volets, et je sais que le texte dans son ensemble est quasi prêt. Il a été discuté et même affiché sur le site du Ministère de l’Habitat, et mis à la disposition de l’ensemble des acteurs pour qu’il y ait des forums de débats autour des éléments clef du nouveau code. Le tout pour aboutir en fin de parcours à la loi qui recueillerait le consensus avant de passer par le circuit habituel et la ratification finale.

L’introduction de nouvelles technologies dans la construction est un aspect essentiel où le LPEE est leader. On en est où au Maroc? Quel est le rôle du LPEE dans l’introduction de toutes ces techniques indispensables, comme la géo-synthétique, pour rester compétitifs?

En effet, le LPEE a capitalisé tout au long de ces années, et a contribué à remplir un certain vide en conseil d’ingénierie lui permettant de jouer un rôle équivalent à celui du CBTP en France pour citer un exemple. Souvent, avant de normaliser un certain secteur, en l’occurrence celui du BTP, et afin de favoriser l’innovation et les initiatives de celui-ci, il faut bien qu’il y ait des pionniers. Or, ces pionniers ne peuvent jamais se permettre d’innover aux dépends de la sécurité des gens. Pour ce faire, il y a des organismes techniques spécialisés comme le LPEE chargés d’analyser toute les nouveautés techniques, notre laboratoire se situant ainsi comme une force de proposition et d’avis technique. Nous avons développé des protocoles qui nous permettent de faire des propositions et donner des points de vue à l’égard des solutions innovantes, avec un œil toujours très attentifs sur ce qui se fait ailleurs. Par exemple, et en ce qui concerne la géo-synthétique, nous avons constaté qu’il s’agit d’une technique qui a fait ses preuves tant sur le plan technique que sur le plan économique, aspect non négligeable lors de l’introduction d’une nouvelle technologie. Par conséquent nous sommes convaincus de l’intérêt d’un grand nombre de nouvelles techniques, comme la géo-synthétique. Le LPEE est en train de monter en collaboration avec l’IFSTTAR un laboratoire de géo-synthétique, qui aura pour vertu d’empêcher que certains vendeurs de matériels sans scrupules puissent vendre sans garanties. Je crois que cela va dans la logique et la direction d’une souveraineté technologique nationale dont nous parlions au début, permettant de maîtriser un certain nombre d’aspects. En somme, notre Laboratoire, et cela est un message que nous tenons à faire passer, est finalement un grand service public de l’État au service du citoyen garantissant une logique d’avant-garde et de souveraineté technologique.

Le développement à l’international est de plus en plus important pour le LPEE avec un chiffre d’affaires de 500 millions de dirhams dont près de 35 déjà facturés hors du Maroc. Quelles sont les ambitions et les objectifs du LPEE, déjà leader au Maroc, à l’international?

Puisque le LPEE est un laboratoire dont l’Etat est à 100% actionnaire, le Maroc participe à la logique de la coopération sud-sud. Cette coopération, en ce qui nous concerne, passe par le biais d’un certain nombre de conventions pour soutenir le développement de laboratoires similaires au LPEE dans un certain nombre de pays africains. D’ailleurs, nous avons reçu dernièrement le feu vert de la part du conseil d’administration pour la création d’une filiale en Guinée Equatoriale, à Malabo et dans la ville de Bata. Parce que nous sommes un organisme étatique, nous ne pouvons opérer à l’étranger que si nous bénéficions d’un décret. Nous en avons un qui nous autorise à ouvrir cette succursale en Guinée Equatoriale. Nous sommes en train de la mettre en place et je pense que ce processus continuera dans d’autres pays d’Afrique.

Notre ambition étant de permettre à nos confrères et amis d’Afrique de développer des laboratoires du même niveau que celui du LPEE. Notre objectif serait de reproduire notre méthode et notre façon de travailler dans ces pays et d’échanger des expériences, parce qu’il y a des laboratoires et des expériences locales qui ont donné leurs fruits. Nous sommes dans une logique de gagnant-gagnant puisque notre objectif est de les accompagner, de travailler avec eux pour construire quelque chose de durable permettant d’assurer la construction du même type de laboratoires que ceux que nous avons au Maroc, et qui jusqu’à présent, ont apporté entière satisfaction.

Quel dernier message donneriez-vous aux lecteurs francophones?

Le Maroc, et tout particulièrement son Ministère de l’Équipement du Transport et de la Logistique, est convaincu de l’intérêt d’organismes comme le laboratoire LPEE pour notre pays. Fort de cet aspect-là et sachant qu’il n’y a pas une régulation spécifique dans le domaine des laboratoires, le ministère est en voie d’élaborer une loi pour la création d’un laboratoire de référence qui assumerait cette régulation pour s’assurer que les laboratoires marocains soient en position de pouvoir permettre et assurer correctement la bonne utilisation des données publiques et la pérennité des ouvrages ou des chantiers. Un organisme régulateur indépendant sera mis en place à cet effet. Nous planchons sur un projet de renforcement des contrôles à l’instar du système instauré en France – le PAQ (Plan d’Assurance Qualité)- qui repose sur un contrôle intérieur et un contrôle extérieur, afin que nos laboratoires jouissent d’une plus grande reconnaissance nationale et internationale.