Mohamed Boussaïd, Ministre de l’Economie et des Finances

Mohamed Boussaïd, Ministre de l’Economie et des Finances

Le Maroc jouirait de finances relativement équilibrées et aurait gagné la confiance des bailleurs de fonds ayant réussi à emprunter il y quelques mois 1 milliard d’euro à l’international. Que représente cet emprunt pour la confiance pays, pourquoi maintenant, et est-ce que ce prêt serait en relation avec des prévisions de croissance positives pour 2015 ?

M. Boussaid : Tout d’abord, il faudrait signaler que la trajectoire de développement du Maroc est le résultat d’une vision stratégique à long terme qui est mise en application depuis le début des années 2000. Cette vision repose notamment sur la diversification de notre économie à travers des stratégies sectorielles ambitieuses qui ont commencé aujourd’hui à donner leurs fruits, en termes de création de valeur ajoutée et en termes d’emplois pour les jeunes. On peut citer, à titre d’exemple, le Plan Maroc Vert, qui a contribué à la modernisation de l’agriculture et l’intensification de sa production tout en prenant en compte les besoins d’une agriculture solidaire pour les petits agriculteurs. Ce plan a permis, après quelques années de mise en œuvre, d’imprimer une mutation structurelle du secteur vers des filières à forte valeur ajoutée et moins dépendantes des conditions climatiques, comme l’arboriculture fruitière, l’élevage et le maraichage qui représentent désormais près de 70% de la valeur ajoutée agricole.

L’autre plan qui a été déterminant dans notre trajectoire économique est le Plan Emergence. Le Maroc a su anticiper à travers ce plan, le potentiel de développement considérable de certaines filières industrielles, pour lesquels le pays bénéficie d’atouts importants, comme la proximité de l’Europe, la disposition d’une main d’œuvre jeune et qualifiée, ainsi qu’une économie ouverte et compétitive.

Ce plan avec ses deux versions, Emergence I et II, nous a permis de diversifier notre tissu économique. Comme preuve de son succès, je citerai le fait que l’année dernière, pour la première fois de notre histoire, le secteur automobile est devenu le premier secteur exportateur du Maroc devant l’industrie du phosphate.

Capitalisant sur les réalisations de ce Plan, la Nouvelle Stratégie Industrielle lancée en début d’année, vise à donner une nouvelle impulsion à l’ensemble du secteur industriel en maintenant le cap des nouveaux Métiers Mondiaux du Maroc (tels que l’automobile, l’aéronautique, l’électronique, l’offshoring…) avec la perspective de moderniser et d’intégrer les autres filières traditionnelles de notre tissu industriel.

Comme vous venez d’indiquer l’exportation des voitures a dépassé pour la première fois celle des phosphates au Maroc et serait le résultat de toutes ces stratégies lancées depuis les années 2000. Est-ce que ce fait a influencé l’octroi et les conditions de l’emprunt ?  

En effet, les investisseurs, les institutions internationales et les agences de notation regardent de très près ce qui se passe au Maroc. Ils observent la dynamique économique que connait notre pays et analysent nos résultats sur les plans économique et financier. A cet égard, il est important de remarquer que notre pays a pu réaliser un taux de croissance moyenne de 4.1% durant les 5 dernières années, grâce aux différentes stratégies économiques et industrielles que nous avons mises en œuvre tout au long de ces années.

La diversification géographique de nos partenariats économiques a été aussi déterminante pour notre croissance économique. Ainsi des accords de libre-échange ont été signés avec plus 55 pays dans plusieurs zones du monde, l’UE, les USA, la Turquie, et un certain nombre de pays arabes. De même la vocation africaine du Maroc a été confirmée et approfondie, à travers une coopération économique plus poussée avec l’Afrique de l’ouest et l’Afrique centrale. Le Maroc est effectivement en train de jouer un rôle important dans l’accompagnement de tous ces pays grâce à une vision stratégique royale qui s’appuie sur les vertus de la coopération Sud-Sud et sur l’impératif du développement humain, dans l’établissement de rapports économiques équitables, justes et équilibrés.

Tous ces choix stratégiques et politiques économiques intégrées qui ont façonnés notre trajectoire et notre modèle de développement, ont permis au Maroc de juguler les effets de la crise économique et financière internationale et de résister aux chocs externes. Aujourd’hui le Maroc est un peu plus fort et peut anticiper en toute confiance une reprise qui s’achemine et se profile à l’échelle mondiale.

Bien entendu, toutes ces réalisations et performances économiques sont regardées de très près par les investisseurs, et notamment ceux qui ont souscrit à cet emprunt obligataire. Mais outre la dynamique économique, l’aspect qu’ils regardent avant tout est la stabilité politique dont jouit le Maroc aujourd’hui. C’est un aspect essentiel !

Cet emprunt s’agirait en conséquence d’un point marqué à la faveur du prestige et du poids des finances marocaines à l’international ?

Bien sûr, quand on sort sur le marché financier international, ce sont les bailleurs de fonds qui vous jugent à travers différents critères. Les investisseurs réagissent objectivement par rapport aux faits et aux chiffres.

En ce qui concerne le Maroc, la confiance internationale a été confortée par les notations des agences comme Fitch et Standards and Poors qui placent le Maroc en grade BBB- avec perspective stable. Cela confirme aussi l’évaluation très positive des institutions internationales telle que le FMI sur le développement du pays, sa croissance et ses perspectives économiques.

Le Maroc est perçu et apprécié comme un pays stable, un pays qui se développe, un pays qui, malgré l’environnement régional agité et la conjoncture internationale difficile, continue à asseoir solidement son développement.

Dans ce contexte, le milliard d’euros emprunté avec des conditions très favorables, illustre parfaitement la confiance en notre pays du marché et des institutions internationales multilatérales telles que la Banque Mondiale, Le FMA (Fonds Monétaire Arabe), la BAD (Banque Africaine de Développement), ou encore la BERD (Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement). Cela illustre aussi la diversification de notre base d’investisseurs et nos sources de financement avec des conditions exceptionnelles du marché financier international lors de cette sortie.

Quel rôle joue sur la confiance pays du Maroc le développement ces dernières années de politiques sociales de plus en plus consistantes ? On assiste à l’aube d’un État social du bien être ?

Nous faisons en effet beaucoup d’attention au renforcement de l’inclusion et la cohésion sociales car les retombées positives de la croissance doivent profiter à toutes les couches sociales même les plus modestes.

Dans ce sens, le Maroc poursuit aujourd’hui une politique sociale avec un objectif clair qui est celui de soutenir les catégories les plus démunies et défavorisées, à travers des programmes spécifiques et bien ciblés. Aux premiers rangs desquels, on doit citer l’Initiative National pour le Développent Humain (INDH) qui s’emploie à apporter des services publics dans des régions éloignées et des quartiers déshérités.

Cette politique sociale place aussi la protection sociale au cœur de ses préoccupations. On peut citer par exemple, la mise en place d’un régime d’assurance maladie gratuite pour les démunis, ou encore, le programme « Tayssir » qui est une aide donnée aux familles pour maintenir la scolarisation des jeunes.

En somme, une politique économique pour qu’elle soit réussie, doit d’être menée en parallèle avec une politique sociale ciblée permettant d’améliorer les conditions de vie d’une partie de la population qui ne pourrait pas, autrement, bénéficier dans l’immédiat des fruits de cette croissance économique.

 Le Maroc serait-il à l’aube de devenir une puissance industrielle et économique, une véritable économie émergente à l’échelle euro-africaine ?  

Le Maroc est conscient des défis et contraintes auxquels il doit faire face. Notre pays essaie de les gérer du mieux qu’il peut en apportant des réponses adéquates.

Nous avons réalisé de grands progrès durant les 15 dernières années sous la conduite éclairée de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste.

Le Maroc se positionne par rapport à toute la région qui l’entoure comme étant une terre d’accueil pour les investisseurs qui sont de plus en plus nombreux à nous faire confiance et à investir dans des secteurs clés comme l’industrie. En 2013, les IDE ont augmenté de 23% avec une prédominance marquée en faveur des investissements industriels qui se sont accaparés une part de 40%.

De même, le Maroc est devenu un Hub économique et financier et une porte d’entrée vers toute l’Afrique, notamment pour les 55 pays qui ont signés avec nous des accords de libre-échange.

En même temps, ces dernières années, le Maroc a été capable de consolider une dynamique économique montrant sa capacité à s’adapter aux évolutions mondiales et de profiter de tout son potentiel pour offrir des opportunités réelles aux opérateurs économiques.

Eu égard à tous les progrès réalisés durant les 15 dernières années, et compte tenu de nos atouts humains, géographiques, historiques, économiques et culturels, le Maroc s’est fixé, comme vous le savez, le cap de l’émergence économique pour les années à venir. C’est une ambition légitime qui est tout à fait à notre portée, si on arrive à accélérer l’industrialisation de notre économie et réussir les reformes structurelles qui ont été engagés et qui vont avoir de forts impacts sur notre compétitivité économique.

Sentez-vous que la globalisation amènera l’accès aux sources de financements d’origines multiples et diversifiées pour les États, réduisant ainsi la dépendance des marchés financiers traditionnels ?

La globalisation n’est pas uniquement financière, elle touche tous les domaines. A cet égard, il est important de souligner que le Maroc s’est inscrit très tôt dans la globalisation. L’économie du Maroc est ouverte sur le monde depuis l’indépendance du pays, avec une orientation économique d’encouragement à l’égard de l’initiative et de l’investissement privés.

Aujourd’hui, en cohérence avec notre histoire et notre trajectoire depuis l’indépendance, nous continuons notre insertion dans cette globalisation pour tirer profit des opportunités qu’elle nous offre. La globalisation c’est aussi des défis que nous affrontons en tissant des relations privilégiées avec nos partenaires notamment la Zone Euro, qui est actuellement notre principal partenaire commercial.

Qu’elle serait le modèle économique le plus inclusif et gagnant pour le Maroc, notamment à l’égard du marché du travail des jeunes suite à toutes les réformes et stratégies économiques qui ont été entamées?

Il y a effectivement aujourd’hui un modèle de développement « marocain » comme je viens d’expliquer, un modèle permettant au Maroc de compter sur lui-même et de tirer profit au maximum de son potentiel. Notre pays cherche aussi à profiter de sa situation géographique, politique et stratégique pour jouer un rôle économique important à travers l’ouverture de son économie. Le tout, sans oublier de répondre aux aspirations sociales de notre population ; une population jeune et ambitieuse, qui a besoin avant tout de travail.

Le Maroc renforce en continu son modèle économique pour pouvoir faire face aux chocs externes comme ceux que subissent le monde depuis 2008 avec la crise économique et financière, ou les perturbations que connait notre région depuis 2011.

A chaque fois, le Maroc a su anticiper les problématiques, en apportant les réponses idoines. Par exemple, lorsque le « printemps arabe » a éclaté, le Maroc a su anticiper en menant à terme de grandes réformes politiques. De même, nous avons su anticiper les problèmes budgétaires, en engageant des réformes extrêmement importantes dans des domaines tels que le système de subvention, la réforme fiscale, la réforme de la retraite, ou encore la réforme de la norme organique des finances.

L’essentiel est de progresser en trouvant à chaque fois les bonnes solutions aux contraintes quelques fois difficiles qui peuvent entraver notre développement économique. Le Maroc actuel est en train de démontrer de manière éclatante, sa vivacité, son dynamisme et sa capacité à se réformer. Le Maroc consolide de plus en plus sa position de plateforme tournante entre l’Europe et l’Afrique, on observe une ferme volonté de la part de tous les acteurs impliqués dans cet objectif qu’ils soient politiques ou économiques. Est-ce que cette dynamique se traduit déjà par une augmentation soutenue des investissements directe étrangers ?  

Le Maroc de par son histoire, sa situation économique financière et géographique se comporte déjà comme une plateforme de production et d’exportation vers toute la région y compris la région d’Afrique de l’Ouest et l’Afrique Centrale. Pour renforcer cette position, le Maroc se donne les moyens pour réussir.

Avec CFC (Casablanca Finance City) notre pays est en train de devenir un grand hub régional sur le plan économique et financier. Grâce à une offre globale et intégrée, CFC devra contribuer à drainer les flux financiers internationaux vers notre continent et se positionne comme point d’entrée privilégié des grandes multinationales à la recherche de relais de croissance.

Notre pays est pleinement intégré dans l’économie mondiale et présente aujourd’hui des atouts importants et des avantages compétitifs majeurs. Le dynamisme croissante de son tissu économique et notamment la disponibilité des ressources humaines de qualité et en quantité suffisante, ainsi qu’un savoir- faire remarquable dans certains secteurs, plus la proximité des marchés clés comme l’UE, font du Maroc aujourd’hui le partenaire indispensable pour les investisseurs étrangers voulant se développer sur le continent.

Je peux vous dire qu’un nombre important d’opérateurs et d’investisseurs internationaux ont mis le Maroc sur leur radar pour des secteurs où il aurait été impensable d’y songer il y a encore 15 ans. C’est déjà une grande réussite!

Nous avons assisté récemment à une hausse du SMIG de 10%. Pensez-vous que cette hausse pourrait nuire à l’image « compétitivité- Maroc » auprès des investisseurs internationaux ?

Non. Tout d’abord, il faut savoir que le niveau de SMIG au Maroc reste assez compétitif par rapport à d’autres pays. Nous pensons qu’une telle mesure fait partie également de la volonté politique d’élever le niveau des revenus d’une couche de la population qui vit aujourd’hui dans des conditions moins favorables dues à un pouvoir d’achat faible. En aucun cas, je ne crois que le niveau du SMIG au Maroc, même après l’augmentation, ait un impact négatif sur la compétitivité. Quand on parle de compétitivité au Maroc, il y a d’autres déterminants plus structurels que le coût du travail dont il faut bien sûr tenir compte. C’est notamment le cas du niveau de productivité qui s’est amélioré au Maroc de façon importante ces dernières années. Le Maroc a par exemple investi massivement ces dernières années dans l’éducation et la formation, tout particulièrement la formation professionnelle et la qualification des employés et des salariés. L’attractivité du « label Maroc » est également une composante déterminante de notre compétitivité, mesurée par nos infrastructures routières et ferroviaires performantes, notre plan logistique, notre cadre fiscal attractif.

De nos jours la compétitivité est appréciée par les investisseurs, de façon plus globale et sur un horizon plus long terme.

La nouvelle économie marocaine a misé tout particulièrement sur le développement d’un modèle intégrateur, les écosystèmes sectoriels, qui regarde à long terme et agiraient comme moteur pour les grandes et les petites compagnies dans une saine interdépendance. On a lancé tout récemment un premier écosystème avec l’OCP à la tête. Quel est votre impression quant à ce premier grand projet « écosystème » et est- ce que celui-ci est bien compris par les opérateurs économiques?

Oui, je pense que c’est bien compris. Le Maroc comme les autres pays peut faire prévaloir son droit de capter une partie des flux des investissements industriels qui sont réalisés dans les grands chantiers en cours. Si nous prenons par exemple la filière automobile, qui représente un des succès du plan émergence marocain, elle bénéficie déjà d’un taux d’intégration de 45%. Je suis convaincu que très rapidement d’autres secteurs comme celui des phosphates suivront un chemin similaire à travers la création d’écosystèmes intégrés autour de grands donneurs d’ordre comme le Groupe OCP. Un groupe qui est engagé, comme vous le savez, dans un programme d’investissement massif.

La nouvelle stratégie sectorielle a prévu également d’encourager la compensation industrielle qui exige qu’une partie importante de la production des biens ou services, ou encore des investissements réalisés dans les grands chantiers, comme la Ligne à Grande Vitesse, soit réalisée au Maroc.

Cette exigence est de plus en plus acceptée par les investisseurs internationaux tous domaines confondus, étant donné les immenses avantages qu’ils peuvent en tirer notamment en termes de coût et de logistique.

Quel dernier message donneriez-vous aux lecteurs français et francophones ?

Aujourd’hui la France est un partenaire privilégié pour le Maroc à différents niveaux et bien sûr, sur le plan économique. Je crois que cette relation exceptionnelle est en train de retrouver actuellement une dynamique exceptionnelle et un nouveau souffle capable de la hisser vers des niveaux encore plus élevés de coopération utile, performante et sereine.