Miriem Bensalah Chaqroun, Présidente, Confédération Générale des Entreprises du Maroc

Miriem Bensalah Chaqroun, Présidente, Confédération Générale des Entreprises du Maroc

Interview avec Mme. Miriem Bensalah Chaqroun, Présidente de la CGEM et M. Salah-Eddine Kadmiri, Vice-président général de la CGEM 

Question: Est-ce que le bilan des plans d’émergence lancés en 2009-2010 et de la nouvelle stratégie industrielle promulguée au mois d’avril dernier s’avère relativement satisfaisant ?

Mme. Bensalah: Tout d’abord, il est important de préciser que tous les secteurs du privé concernés ont accueilli ces plans avec enthousiasme. Aujourd’hui, nous passons à un niveau supérieur avec le plan d’accélération qui engage tout le pays à consolider cette ré-industrialisation. La dynamique s’amplifie. La CGEM milite en sa faveur et est très consciente de l’importance d’avoir un socle industriel solide pour prétendre à une économie forte et équilibrée. L’objectif étant de devenir un pays producteur avec un dispositif industriel productif efficient et compétitif.

Question: L’objectif serait d’atteindre et même dépasser les 20% du PIB provenant de l’industrie dans les années à venir? Est-ce que les bases de ces plans sont réalistes? Quelle est la vision de la CGEM?

M.  Kadmiri: Effectivement, nous estimons que le plan est réaliste si les mesures requises sont prises. Il s’agit d’un plan très ambitieux, mais nous le sommes pour notre pays. Les résultats enregistrés dans certaines filières sont extrêmement probants, comme ceux de l’agro-alimentaire, de l’automobile et de l’aéronautique. Sans oublier les secteurs traditionnels où le Maroc est leader mondial, à l’instar de l’industrie des phosphates. Le potentiel est remarquable. Le Maroc est un pays où le taux de consommation est très important, et où les notions de fabrication locale sont extrêmement appréciées.

Mme. Bensalah: L’industrie constitue une garantie pour consolider la croissance et pour développer la recherche et le développement (R&D) en favorisant une dynamique d’innovation au niveau de la technologie et des formations. C’est une vraie dynamique en soi qui peut faire entrer le pays dans une nouvelle ère en proposant de nouveaux de produits et de nouvelles formes de consommation.

Vous avez parlé de 20%. La prospérité d’un pays se mesure par sa capacité d’intégration horizontale et d’intégration verticale. Si nous parvenons prochainement à ce que le secteur industriel représente 20% du PIB, nous aurons réussi ces deux intégrations. Comme S.M. Mohamed VI l’a bien souligné récemment dans un discours, nous sommes sur le point de devenir un pays émergent sinon plus. Une industrie qui représente 20% du PIB, soit un cinquième de l’économie, signifie une industrie qui est parvenue à se diversifier et à créer des emplois pérennes.

Par conséquent, je pense qu’il faut rester dans cette perspective ambitieuse et affermir notre volonté de faire émerger le pays en ayant comme soutien un socle industriel fort. Nous travaillons beaucoup pour atteindre cet objectif. Réalistes ou pas, l’histoire nous le dira, mais nos ambitions agissent comme une puissante locomotive.

Question: Les secteurs aéronautique et automobile sont devenus les vraies locomotives de cette relance industrielle. Sont-elles déjà suffisamment consolidées pour positionner le Maroc dans la sphère internationale des investisseurs dans différents secteurs industriels ?  

Mme. Bensalah: Nous sommes définitivement sous le radar international. Aujourd’hui, rappelons-le, l’aéronautique ne produit pas uniquement pour Boeing, mais également, pour Bombardier et d’autres encore. L’automobile ne construit pas que pour Renault. Or, si nous voulons atteindre ce taux de 20% du PIB et consolider cette relance, il faudra nous ouvrir davantage aux toutes nouvelles professions que requièrent les grandes entreprises mondiales. Le but est de devenir de plus en plus performant dans différents métiers tout en améliorant l’intégration.

M. Kadmiri: Les investissements des multinationales visent toujours le long terme avec des projets d’intégration à tous les niveaux entrepreneuriaux, notamment avec les PME.

L’industrie crée de nouveaux besoins de services et de maintenance. Tout ce tissu ramifié et dynamisé est la base essentielle pour la création d’un écosystème.

Mme Bensalah: En effet. Il faut dire que le secteur automobile est le 1er secteur exportateur du Maroc (autour de 32%), le deuxième étant celui de l’électronique qui fournit lui-même diverses industries.

Question: Cette année pour la première fois, l’automobile a dépassé le phosphate. On pourrait dire qu’il s’agit d’un véritable tournant dans l’histoire économique du pays ?  

Mme. Bensalah: Certainement. Plus l’économie se diversifie, moins nous encourrons de risques. Finalement, le phosphate est lié au cours du marché international, et cette année l’automobile l’a emporté en terme de valeur de produit d’exportation. Nous allons vers une économie qui tend à être de plus en plus équilibrée au niveau des ressources.

Question: Dans quelle mesure, la CGEM appuie ces PME indispensables pour soutenir cette relance dans les différents secteurs industriels?

Mme. Bensalah: Je vous remercie pour cette question parce que la CGEM est composée principalement de PME. 92% des adhérents sur les 40000 sont des PME. La plupart des stratégies que nous mettons en œuvre visent à améliorer la prospérité des PME/PMI. Avec la commission Partenariat Grandes Entreprises- PME créée il y a un peu plus de deux ans, nous nous efforçons de renforcer les liens entre les grandes entreprises et les PME. A la demande de la CGEM, des études ont été menées quant au bienfondé des écosystèmes. Les conclusions ont été sérieusement prises en compte. Outre ces études, la CGEM favorise le développement des partenariats entre le public et le privé. En résumé, les nouvelles réformes et les stratégies retenues ont permis aux PME de se projeter à plus long terme. Nous les accompagnons dans ce processus car un chef d’entreprise de PME n’a pas la structure endogène pour avoir une vision à très long terme.

M. Kadmiri: Dans le concret, cela se traduit par la création bientôt d’un portail sur lequel les PME pourront s’inscrire afin d’être accompagnées par des grandes entreprises. Tout cela sera fait d’une manière structurée, concrète selon le modèle de partenariat GE/ PME.

Question: Est-ce que vous êtes satisfaits des mécanismes et des flux financiers des PME? 

Mme. Bensalah: La Banque Centrale a initié une dynamique très positive pour promouvoir l’emprunt. Nous avons organisé des actions récemment avec le Groupement Professionnel des Banques du Maroc (GPBM) pour sensibiliser les entreprises sur les différents produits bancaires mis à leur disposition. En contrepartie, nous recommandons aux entreprises plus de transparence et plus d’information afin d’éviter que les dossiers soient rejetés par les banques.

M. Kadmiri: En effet. Nous incitons les entreprises à aller dans ce sens. Néanmoins, nous devons poursuive notre étude sur la communication entre les PME et les banquiers.

Mme. Bensalah: D’un côté, les dossiers de demande ne respectent pas les lois de conformité et de transparence. De l’autre, les banques ne parviennent pas toujours à faire entendre leur message. Bien que tous les mécanismes soient là pour accompagner les PME, la demande demeure insuffisante. Nous devons communiquer davantage sur ces nouveaux mécanismes de financement mis à la disposition des TPME ou PME.

Question: Cependant, contrairement à ce qui se passe en Europe, il y aurait du financement pour l’économie réelle marocaine à l’heure actuelle? 

Mme Bensalah: Absolument. Le financement est accessible.

M. Kadmiri: Concernant le financement des entreprises, il est important de mentionner la réduction du délai de paiement qui se traduit par une grande bouffée d’oxygène pour les entreprises. Le gouvernement nous a suivis sur cette résolution. 

Question: Cela devenait en effet un problème important pour les entreprises au Maroc.

 Mme. Bensalah: Oui, mais nous arrivons au bout du tunnel. Le gouvernement a reconnu que les établissements publics étaient également concernés par la règle des délais de paiement. Nous sommes en train de finaliser les termes de la loi. Pour nous, il est capital d’octroyer un délai aux établissements publics afin d’épurer leurs passifs jusqu’en 2019. De notre côté, nous avons proposé 2016, ça se jouera peut-être en 2018 !

Question: C’est un problème qui affecte beaucoup d’investisseurs étrangers et nuit au classement « Doing Business », un classement important pour le Maroc, quel est votre avis?

Mme. Bensalah: En ce qui concerne le « Doing Business », la plateforme CGEM – Gouvernement y travaille. Cette plateforme est répartie en 5 commissions. Elle est subordonnée à un comité de coordination géré conjointement par le ministère de l’économie. Chaque commission est présidée par un membre du conseil d’administration de la CGEM désigné par nos soins et un ministre. Ce binôme s’adjoint les compétences, le soutien ou l’accompagnement d’autres ministres ou d’autres membres d’établissements publics. De même, sont appelés à participer des représentants régionaux, ou de secteurs industriels.

M.  Kadmiri: Chaque commission a en charge un thème précis: le climat des affaires, la compétitivité, le développement à l’international, le climat social, l’emploi, la formation et les PME.

Question: Quel est le point de vue de la CGEM par rapport au développement du volet « diplomatie économique » instaurée par le gouvernement ?

Mme. Bensalah: Depuis qu’il est en poste, notre ministre des affaires étrangères S.E M. Mezouar est très sensible à la diplomatie économique. Ses déplacements font l’objet de conseils, de forums, et de conférences économiques. L’agenda est très bien organisé et très bien ciblé, avec des rencontres importantes en tête à tête (BtoB). Un travail remarquable avec des résultats tangibles.

M.  Kadmiri: En effet, à titre d’exemple, cette année, 6 forums ont eu lieu en Afrique. Dernièrement, s’est tenu à Casablanca un forum entre le Maroc et la Guinée.

Mme. Bensalah: La CGEM se positionne en fonction de l’agenda du ministère des affaires étrangères. Mais d’autres organismes sont très actifs dans le développement de cette diplomatie économique comme le Comité National de l’Environnement des Affaires (CNEA). Il est important de tenir compte de notre recommandation sur le climat des affaires régionales. Une autre initiative importante de la CGEM. Je mentionnerai également le rôle joué par la CGEM dans la simplification des procédures et dans la labellisation etc. Nous demandons que les membres de la CGEM soient labellisés en RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises), l’essentiel étant de générer un capital confiance pour les investisseurs potentiels. Sur le plan de la simplification administrative, nous avons obtenu de réduire à une dizaine le nombre des autorisations au lieu de la centaine auparavant.

Question: Le Maroc veut consolider sa position économique comme un hub entre l’Europe et l’Afrique, c’est sa vocation… Est-ce que le processus est sur la bonne voie et est suffisamment reconnu?

Mme. Bensalah: Absolument. Tout d’abord, nous avons réussi à créer une dynamique propre auprès des entreprises marocaines pour se faire reconnaître comme un partenaire à part entière ayant une expertise du continent incontestable. Pour ce faire, il fallait réunir certaines conditions, à savoir la croissance économique, la mise en place de réformes et une vision stratégique claire de la part du chef de l’Etat, S.M. le roi Mohamed VI. Le gouvernement est très sensibilisé par la croissance économique et le secteur privé.

Concrètement, nous sommes parvenus à signer 35 accords de libre-échange et 65 accords commerciaux. Le Maroc se positionne en tant que pivot d’une plateforme économique et s’ouvre à l’international ; ce qui est une première. C’est dans ce contexte que s’inscrit la consécration de Casablanca en tant que grand hub international et ce, tous domaines confondus, financier, industriel, transports aérien et ferroviaire. 

Question: Le Maroc serait un des premiers investisseurs panafricains dans un nombre important de secteurs comme le secteur financier. Qu’en pensez-vous ?

Mme. Bensalah: En effet. Des résolutions politiques ont favorisé la présence du Maroc en Afrique : des accords bilatéraux entre les administrations, le rôle très important tenu par notre Banque Centrale en Afrique aujourd’hui grâce à sa crédibilité internationale et son indépendance, la formation universitaire et professionnelle avec l’ouverture de nos écoles et universités aux étudiants africains.

M.  Kadmiri: Certains pays ont des contrats de formation professionnelle avec l’Office marocain pour des métiers très précis, la formation de métiers étant d’une importance capitale pour beaucoup de ces pays. Le Mali, la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Burkina, le Gabon, pour citer juste un échantillon, travaillent en collaboration avec le ministère de l’agriculture et de la pêche pour le plan Maroc Vert. D’autres plans, tel que l’Halieutis ont suscité de l’intérêt chez certains pays littoraux d’Afrique de l’Ouest. La coopération est effective dans tous les domaines et secteurs économiques dans une optique « gagnant – gagnant ».

Le secteur privé soutient pleinement la politique d’intégration menée par Sa Majesté. Il est conscient des opportunités qui se présentent et de ses responsabilités. 

Question: La stabilité politique du Maroc est un élément clé. Comment la décririez-vous ? Quels en sont les bénéfices ?

Mme.  Bansalah: Elle est sans doute le socle sur lequel repose la réussite du Maroc. La stabilité politique est réelle, elle est en nous, le Maroc ayant toujours été résilient chaque fois que nous nous sommes retrouvés face à des situations conflictuelles. C’est dans nos gênes et nous espérons que ça continuera. Mais, ce n’est pas parce que nous sommes un peuple historiquement pacifique que nous acceptons tout pour autant. Les dirigeants d’entreprises et les investisseurs nationaux et internationaux ont besoin de confiance et de stabilité. La transparence et les nouveaux mécanismes d’accompagnement ont contribué à insuffler ce climat de confiance.

Question: Un des labels les plus reconnus de la CGEM actuellement est le label RSE. Est-ce preuve d’une prise de conscience de l’importance du volet social de la part des entreprises marocaines?

M. Kadmiri: Bien sûr, la normalisation du label Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE) lancée par la CGEM trouve un engouement extraordinaire. Les entreprises, ayant postulé pour la labellisation RSE sont plus compétitives et les plus solides. Le nombre d’entreprises labellisées a quadruplé depuis sa création. En effet, les sociétés savent que pour perdurer, il faut absolument s’inscrire dans cette logique de  RSE. Et, bien sûr, il est important de donner exemple, et c’est pourquoi nous avons créé un moyen de les distinguer avec un label adéquat.

Mme. Bensalah: Le label RSE fait partie du capital immatériel d’une entreprise. Le capital immatériel englobe depuis le cadre de production jusqu’à l’impact sur l’environnement. Ce sont des éléments qui ne sont pas forcément mesurables et font justement partie du capital immatériel d’une compagnie. La responsabilité sociale de l’entreprise est une imbrication de mécanismes à laquelle viennent s’ajouter la mentalité, la volonté et la façon particulière de faire et voir les choses. Le Capital Immatériel a contribué à enrichir les entreprises. En conséquence, cette responsabilité sociale bénéficie directement ou indirectement à l’entreprise et à l’environnement.

M. Kadiri: Puis, il est important de mentionner notre jeunesse, une jeunesse dynamique avec des valeurs innovantes et solidaires. Une nouvelle génération qui a intégré la résilience, l’esprit entrepreneurial, la capacité multitâche, et une grande conscience sociale. La CGEM a la responsabilité de faciliter et de rendre accessible à tous les démarches pour monter une entreprise, que ce soit pour ouvrir une start-up ou une grande entreprise. 

Question: Quelle dernier message donneriez-vous aux lecteurs français et francophones qui liront notre reportage ?

Mme. Bensalah: De mon point de vue, je dirais que l’émergence ne peut pas se faire d’une manière unilatérale. Nous sommes intégrés dans une région, dans un continent. Nous émergeons ensemble avec nos partenaires économiques et nos partenaires internationaux. Notre émergence est finalement bénéfique pour notre propre pays mais également pour notre environnement.

M. Kadmiri: Je rajouterais qu’il est vrai qu’un nouveau Maroc émerge, mais il ne faut pas oublier que le Maroc a aussi une histoire et une culture millénaires. Ces racines-là aident à créer les conditions favorables d’un processus d’émergence qui soit réussi et durable. Par conséquent, nous invitons nos amis entrepreneurs à venir et à s’informer sur le potentiel marocain. Nous n’avons jamais été aussi confiants dans notre pays et notre avenir.