Michel Paulin, PDG, Méditel

Michel Paulin, PDG, Méditel

Pour commencer permettez-moi de vous demander, comment décririez-vous brièvement la situation actuelle du secteur des télécommunications au Maroc ?

M. Paulin : La situation des télécoms au Maroc est dans une phase assez classique de maturité. Le marché s’est libéralisé avec l’arrivée de Méditel il y a 14 ans pour être précis, et a connu une expansion continue de la croissance jusqu’en 2012 grâce à cette compétition. Ensuite un troisième opérateur est arrivé, et maintenant il y a beaucoup de compétition. Depuis 2012, pour la première fois de son histoire, le marché des télécoms est en décroissance en valeur. Pourquoi ? Parce qu’il y a une compétition très forte sur les prix et aujourd’hui, les tarifs de la minute dans le domaine du mobile sont devenus extrêmement attractifs. Donc, il y a eu non seulement une démocratisation, mais aujourd’hui, il y a vraiment une générosité des offres qui fait qu’elles ne soient pas compensée par la nécessité, puisque tous les gens ont un téléphone, même parfois plusieurs téléphones portables. Ainsi, nous sommes dans un marché qui est en décroissance. Or, il y a un secteur aujourd’hui, qui continue à croître fortement, et c’est le marché du fixe, tout particulièrement du fixe haut-débit ADSL, qui est un marché qui continue à croître. Mais dans se segment, il n’y a pas vraiment de compétition puisque Maroc Telecom a quasi l’exclusivité. Le secteur des télécoms si j’avais à le décrire d’une façon très brève, est un secteur à l’heure actuelle en décroissance, mais avec une dynamique de compétition qui est aujourd’hui extrêmement intense. Il y par conséquent une compétitivité du marché qui est très forte qui, pour l’instant, a privilégié le client.

Cela aurait l’air un peu contradictoire, il y a d’une part décroissance et pourtant dynamisme…

Oui, mais c’est assez classique. Quand vous atteignez le stade de maturité comme aujourd’hui, vous n’avez plus d’acquisition en nombre de packs, le marché est saturé en téléphones. Donc, la compétition se fait sur les prix, sur l’innovation, et c’est finalement le consommateur qui en bénéficie. Après c’est à chacun de tirer les conclusions et de faire en sorte que ça marche.

Alors, comment on fait face à cette décroissance. Quelles sont les stratégies ?

Je ne pourrais pas vous dire quant aux compétiteurs. Chez Méditel, notre stratégie est axé sur 3 sujets ; le premier c’es la simplicité pour les clients, les offres, les parcours clients, la simplicité de la relation clientèle dans nos magasins. Le deuxième c’est la générosité, nous essayons d’avoir des offres généreuses. Le troisième, c’est la transparence en essayant d’avoir une communication qui dit exactement ce que nous faisons. Le marché des télécoms est souvent perçu comme un marché compliqué par les consommateurs.

Pas transparent ?

Pas transparent en effet. Dans ce sens, nous jouons à la transparence. Nous n’appelons pas un illimité quelque chose qui n’est pas illimité. Ce n’est pas illimité avec un astérisque. Quand on offre 30 heures….ce n’est pas illimité. On ne joue pas sur les termes, et cela s’appelle de la transparence. Nous essayons d’avoir cette politique de clarté.

Je rajouterais un dernier point, le développement dans le digital est énorme, que ce soit dans la distribution, la communication, l’animation. Le Maroc, on en parlera, est en train de vivre une révolution numérique comme beaucoup de pays en Afrique. Mais, le Maroc est particulièrement en avance par rapport au marché africain. Méditel a énormément investi, on a été les premiers à lancer ce qu’on appelle la «eRecharge » et la « eBoutique ». On a été vraiment des précurseurs dans un monde qui aujourd’hui est devenu digital, c’est un axe important. Ce n’est pas de la production de valeurs, mais ça fait partie d’un axe fort de développement sur lequel nous avons visé. Méditel, aujourd’hui, continue à se développer, a repris des parts de marché depuis 2013, et en 2014, au premier semestre. Et dans un marché en décroissance, nous faisons de la croissance.

Après ce parcours, quelle est la position de Méditel sur le marché marocain ?

Si nous prenons les chiffres de l’ANRT de l’année dernière en nombres de cartes SIM, nous sommes deuxième opérateur au Maroc avec une part de marché de 25%, que ce soit en post-payé ou en prépayé. Maintenant, notre positionnement et notre ambition c’est de continuer à croître.

Quels seraient les objectifs sur le moyen terme ?

Bien évidemment poursuivre la croissance. Nous avons la chance de faire de la croissance au premier semestre, et nous avons l’intention de continuer sur la ligne de croissance.

Comment voyez-vous le secteur évoluer ? Quelles seraient les demandes des opérateurs sur un plan législatif afin de consolider le processus de libéralisation ?

Je n’ai pas la prétention de représenter le secteur parce que je pense qu’on n’a pas tout à fait, en particulier avec l’opérateur historique, la même vision. Mais en ce qui nous concerne et en tant que responsable de Méditel, nous pensons que ce qui s’est passé dans le mobile a prouvé que la compétition saine, avec trois acteurs qui investissent et offrent des offres innovantes, a été très positive ayant créé à la fois de la compétition dans le secteur parmi les opérateurs, mais aussi parmi les consommateurs. Nous pensons que le prochain défi du Maroc parcourra exactement le même chemin à l’égard du haut débit, le très haut débit, fixe et mobile. Il faut par conséquent qu’il y ait un cadre législatif qui permette à tous les acteurs d’avoir accès aux infrastructures, puisqu’il s’agira d’un marché d’infrastructures dans des conditions équitables. Tout l’effort que fait aujourd’hui l’ANRT pour donner un cadre juridique à la fois législatif, mais également un cadre réglementaire qui permettra d’avoir l’accès aux infrastructures de manière équitable, est quelque chose qui, à mon avis, fera progresser l’industrie du Maroc et le secteur. Ainsi, notre première préoccupation aujourd’hui est de dire que la bataille du très haut débit se gagnera si la loi qui est en cours de discussion au parlement aboutit, ce qui est normalement prévu pour bientôt. Pour développer une concurrence saine, il faut que d’une part, nous puissions investir et nous le faisons; nous avons annoncé 4 milliards de Dirhams dans notre réseau dans les prochaines années, c’est très important. Et d’autre part, continuer le partage avec Inwi des infrastructures, chose que nous faisons déjà. L’avenir des télécoms passe par le partage des infrastructures, et dans ce sens, nous voulons pouvoir partager avec Maroc Telecom dans des conditions qui soient équitables, satisfaisantes financièrement et opérationnellement. Je pense que le grand virage important qui va intervenir au Maroc dans le secteur des télécoms c’est celui-là. Pourrons- nous établir des règles saines de concurrence, de partage des infrastructures pour pouvoir développer rapidement et efficacement des offres de très haut débit, que ce soit l’ouverture de la 4G, ou que ce soit le haut débit aux fibres ou l’ADSL ? L’enjeu est là ! Vous verrez que c’est un message que je répète très souvent à l’envie, auprès des institutions du Maroc, mais également vis-à-vis de la presse, c’est un point très important.

Le rôle de l’ANRT est capital comme vous venez d’exposer. Pensez-vous que son rôle dans le règlement du secteur s’est fait de façon équilibrée?

Je n’ai pas de jugement à apporter sur l’ANRT, c’est l’arbitre du secteur ; on ne juge pas l’arbitre.

Mon point c’est plutôt de dire que toute avancée que fait aujourd’hui l’ANRT, pour nous, est une opportunité de développement pour le royaume, pour son économie. Le secteur des télécoms aujourd’hui est capital dans le développement d’une économie moderne. Aujourd’hui, les entreprises ne peuvent pas se développer si les télécoms ne sont pas innovantes, rapides, aves des infrastructures, c’est un facteur de compétitivité clé pour les entreprises. Toute avancée que fait l’ANRT est pour nous quelque chose d’important. Les gros chantiers aujourd’hui sur l’accès aux infrastructures, l’accès aux sites, ou la dernière saisine que nous avons eu dernièrement sur ce qu’on appelle, c’est un terme un peu technique, les LLA (les liaisons spécialisées d’aboutement), et les fibres optiques à la maison. Tous ces sujets-là sont aujourd’hui des sujets très importants. Or, l’autre message que je lancerais à l’ANRT c’est le plus vite, le mieux ! Je pense qu’ils vont dans le bon sens, tous ces aspects sont aujourd’hui en train de se développer, et nous essayons de contribuer en leur fournissant énormément d’éléments d’analyse de benchmark. Nous avons la chance de bénéficier d’un de nos grands actionnaires, le groupe Orange, ce qui nous permet d’avoir l’expérience de ce qui se passe actuellement dans plein d’autres pays, et on essaie de faire bénéficier le Maroc de cette expérience pour enrichir la réflexion sur ce que signifie partage d’infrastructures, l’accès au dégroupage, le haut débit, le VDSL et le FTTH, etc.

Sur le plan performance technologique et infrastructures dans le secteur des télécoms, comment décririez-vous et situerez-vous le Maroc ?

Je vous conseille de lire le rapport de la Banque Mondiale qui vous dira qu’aujourd’hui sur la partie mobile le Maroc est très avancé sur le continent africain. En revanche sur la partie fixe, on a seulement 1 million de lignes, un taux de pénétration très faible. Dans le très haut débit, je pense que non. C’est pour cela que nous sommes face à un virage. L’accélération des infrastructures de très haut débit au Maroc est à présent clé. Je ne pense pas qu’à l’heure actuelle nous soyons au bon niveau, et je pense que toutes les initiatives aujourd’hui de la part du gouvernement et de l’ANRT, sont de bonnes initiatives pour stimuler cet investissement d’infrastructures qui sera forcément nécessaire pour le développement économique du Maroc.

Comme vous l’avez signalé les télécoms ont fait une rentrée spectaculaire dans la société marocaine depuis 10 ans. Comment classez-vous l’évolution de la demande et le profil du consommateur marocain ?

Si vous regardez les usages dont font les marocains à la fois du téléphone, mais surtout, de l’évolution de l’utilisation de la donnée, la data, du web, de l’internet, etc. ; c’est très spectaculaire au Maroc. Il y a plus de 7 millions d’utilisateurs de facebook, surtout si vous prenez la population des 15-25 ans, ou approximativement 70% d’entre eux surfent au moins une fois par jour sur internet. Il faut comprendre que le taux d’adoption des nouvelles technologies au Maroc est très rapide de nos jours. C’est un pays où aujourd’hui il n’y a pas du tout de retard d’utilisation, en revanche, il faut faciliter cela par des infrastructures de très haut débit, donc on tombe dans cet appétit et cette demande croissante. Il faut par conséquent la structurer pour pouvoir faire en sorte que cette demande ait une offre. Nous, notre envie c’est de pouvoir créer des offres qui vont attirer ces clients potentiels.

Un segment où Méditel est très présent, c’est les TPE et les PME. Que pouvez-vous nous dire par rapport à la demande et au positionnement qu’a Méditel dans ce segment?

Avant de commencer sur les moyennes et petites entreprises, je parlerai des entreprises. C’est un créneau important pour nous. Nous sommes le deuxième, après notre compétiteur Maroc Telecom sur ces segments-là. Contrairement au marché total, c’est un marché qui reste en légère croissance, ou stable. On verra les chiffres de 2014. Il s’agit d’un marché sur lequel nous investissons beaucoup, nous avons une organisation spécialisée sur la partie entreprise avec une direction qui gère l’interfaçage avec l’ensemble du monde économique, donc des entreprises du Maroc. Après, on s’est adapté car le besoin d’un très grand compte n’est pas le même que d’une pro TPE. On a donc adapté nos offres pour faire en sorte qu’elles soient conformes à chacun de ces segments : grands comptes, PME, moyennes entreprises, entreprises qui intéragissent avec l’international. Nous avons développé tout une gamme de produits pour pouvoir essayer de répondre à chacun de ces besoins. Sur la partie pro TPE, on a lancé tout récemment de nouvelles offres assez innovantes. Dual Play qui associe le téléphone et l’internet au même temps dans des packages très simplifiés avec surtout une notion, dont je parlais tout à l’heure, de générosité et transparence. Puisqu’on a des délais d’intervention garantis, on a des délais d’installation garantis, ce qui n’était pas du tout habituel au Maroc. Nous nous engageons à déployer en moins de 10 jours, et à répondre aux sollicitations en moins de 4 heures. Donc, il y a vraiment des standards de qualité de service qui sont mondiaux. Aujourd’hui, nous observons que cette offre a reçu une très bonne réponse du marché, et nous avons aujourd’hui de très bons résultats sur ces offres-là. Par conséquent, nous allons continuer sur la gamme des pros TPE pour essayer de couvrir la totalité des offres : mobile, fixe, internet, dans des prix qui soient généreux et abordables pour le marché marocain, mais aussi basé sur la qualité de service.

Que regarde de plus près le consommateur marocain, et tout en particulier le client PME et TPE ?

Le prix est très important. C’est pour cela que notre alliance entre une offre généreuse et la qualité de service a trouvé son marché, nous avons trouvé le bon compromis entre ces deux axes. Si vous proposez des offres généreuses sans qualité, malheureusement pour une pro TPE ça ne suffit pas.

Quelle est la vision de Méditel en ce qui concerne la politique de responsabilité sociale au Maroc ? Quelles sont vos actions ?

Nous avons la chance d’avoir des actionnaires prestigieux. Deux actionnaires marocains : la CDG qui est un actionnaire institutionnel, le plus gros investisseur public du Maroc, un deuxième qui est le groupe Finance Com qui est le plus grand groupe privé du Maroc et Orange, un opérateur international et une référence industrielle dans le secteur des télécoms. Mais nous sommes une marque marocaine, une offre marocaine, et sommes au cœur des besoins des marocains mais également de leurs préoccupations. C’est pour cela que nous avons développé un certain nombre d’axes de responsabilité sociale, tout d’abord dans notre première mission qui est celle de donner le téléphone à un maximum de gens. Dans cette mission, nous participons par exemple à l’accès à ce qui s’appelle le service universel, afin de désenclaver un certain nombre de villages et un certain nombre de régions dans lesquels nous investissons. Le tout avec l’aide de l’ANRT. Nous fournissons de l’infrastructure pour permettre l’accès de ces habitants au téléphone. Voilà qui est notre première responsabilité.

Contribuer à l’accès aux services universels dans le monde rural ?

C’est plus que le rural, c’est le rural profond, de petits villages souvent excentrés où il n’y a même pas d’électricité. Notre première mission sociale est de continuer de développer notre réseau pour permettre au maximum de marocains de pouvoir bénéficier de l’accès à la téléphonie, et j’ai envie de dire que c’est Méditel qui a démocratisé la téléphonie au Maroc. L’arrivée de Méditel a rendu possible qu’il ait autant de téléphones aujourd’hui au Maroc. Quand nous sommes arrivés, il n’y avait pas de mobiles au Maroc, et c’est Méditel qui a lancé la compétition. Cette démocratisation a été et continue d’être notre première responsabilité. Ensuite, au-delà de cela, nous avons une fondation qui articule nos actions en matière de responsabilité sociale, par exemple dans le domaine de la médecine. Nous essayons toujours d’agir dans des domaines ayant une connotation technologique, donc on travaille sur la télémédecine pour permettre à des dispensaires à des endroits qui sont un peu excentrés d’avoir accès à travers les moyens télécoms à de la médecine de qualité. Un des exemples serait un hôpital dans lequel les médecins viennent et peuvent faire des consultations à distance dans des zones qui sont très excentrées.

Méditel comme vous l’avez signalé est une compagnie marocaine. D’un point de vue conceptuel, le gouvernement a une vision très concrète du Maroc à l’avenir, et c’est la consolidation du pays comme le grand hub entre l’Europe et l’Afrique. Est-ce qu’il y a un projet ou une vision de Méditel dans d’autres pays d’Afrique ?

La réponse est très directe : non. Méditel, en tant que marque, n’a pas vocation aujourd’hui en dehors du Maroc. En revanche, nous le faisons indirectement même si c’est par un de nos actionnaires détenant 40% du groupe, Orange, qui est un des plus grands opérateurs africains. Nous avons beaucoup de contacts avec Orange, bien sûr, et nous essayons de faire bénéficier les entreprises, je ne vais pas citer les noms, mais il y a de grands groupes internationaux qui s’installent au Maroc, dont la proximité avec Orange nous permet de leur offrir des produits et des services qui leur permettent de devenir des hubs en particulier avec l’Afrique de l’Ouest. Notre proximité aujourd’hui, le fait que nous ayons des liens internationaux avec les opérateurs comme Orange, Telefonica, TNT, Vodafone, nous permet d’offrir un certain nombre de services dont les entreprises, si elles veulent créer un hub local, en auront besoin pour aborder les pays subsahariens en particulier de l’Afrique de l’Ouest. En tant qu’opérateur, nous n’avons pas de vocation à sortir des frontières du Maroc. En revanche, nous avons comme vocation de donner des infrastructures qui permettent aux entreprises de sortir et d’avoir les moyens « télécoms » pour interagir avec tous ces pays-là. Je pense qu’on est bien placés pour cela.

Juste pour finir, quel dernier message donneriez-vous aux lecteurs du Nouvel Observateur?

Si vous regardez aujourd’hui ce qui se passe, l’Afrique sera l’un des principaux moteurs de croissance dans le monde dans les prochaines années. Même la taille de l’Afrique va permettre de faire en sorte à ce que nous avons connu il y a 20 ans en Asie. Cela est un point très fort. Le deuxième point c’est que le Maroc, de par sa position géographique, de par ses infrastructures de transport, la qualité aujourd’hui de la formation, en particulier technique, et la culture ouverte associé à une volonté politique qui est très forte de Sa Majesté, mais également du gouvernement, vit un moment privilégié pour attirer les investisseurs. Le Maroc est favorisé par une grande stabilité dans une région dont on sait que la stabilité est un risque à payer fort. En outre et comme témoignage, car je ne suis pas marocain, je dirais qu’il s’agit d’un pays accueillant, facile à vivre, avec une qualité de vie exceptionnelle.