Lahcen Haddad, Ministre du Tourisme

Lahcen Haddad, Ministre du Tourisme

Quelles sont vos attentes pour les deux prochaines années?

Ministre Haddad : En 2013, nous avons dépassé le chiffre symbolique des 10 millions de touristes.10.4 millions, pour être exact. Depuis le début 2014, nous avons enregistré une progression constante tant au niveau des arrivées que des nuitées ou des recettes. Pour 2014-15, nous escomptons une augmentation de plus de 10%, voire plus.

Le plus, le mieux…

Le plus le mieux effectivement. Nous avons pour objectif de doubler les chiffres actuels d’arrivées et d’atteindre prochainement 18 ou 19 millions. Pour y parvenir, nous concentrons nos efforts sur la réorganisation structurelle et sur la démarche marketing pour séduire les touristes des marchés émergents.

La vocation touristique du Maroc est très ancrée. Comment ressentez-vous la concurrence des autres pays situés autour de la Méditerranée ?

La méditerranée draine à elle-seule 33 % du tourisme mondial. L’engouement pour la Méditerranée ne faiblit pas. Nous bénéficions d’atouts considérables. Nous sommes à proximité d’une manne touristique que représente l’Europe de l’ouest. Les touristes français, anglais, allemands, espagnols, belges adorent depuis toujours le Maroc. De par nos spécificités géographiques et naturelles, le Maroc représente une destination exceptionnelle : 3500 km de côtes maritimes, trois chaînes montagneuses, des déserts. D’un point de vue historique, nous sommes détenteurs d’un patrimoine remontant à un millénaire. En témoigne les médinas et les casbahs. Et en plus, le peuple est hospitalier et la cuisine exceptionnelle. Par conséquent, nous disposons d’avantages très importants par rapport à beaucoup de destinations. Le marché du tourisme est en plein essor. Plutôt que de jouer la concurrence, le Maroc préfère s’associer aux autres pays du bassin méditerranéen (la Tunisie, l’Algérie, l’Espagne, l’Italie) et mettre en œuvre des objectifs complémentaires.

Vous avez mentionné la Tunisie qui est également une grande destination touristique du bassin méditerranéen. Comment faites-vous pour vous différencier tout en coopérant ?

Le tourisme tunisien est un tourisme balnéaire avant tout, géré par des tours opérateurs. Nos amis tunisiens ont parfaitement réussi dans ce domaine. J’espère pour eux que l’activité touristique reprenne depuis la stabilisation politique. Nous travaillons ensemble afin de construire et de consolider une véritable intégration économique. Je suis en lien avec la ministre tunisienne du tourisme. Je crois véritablement que nous sommes complémentaires. Par conséquent, je ne crois pas qu’il puisse y avoir un problème de concurrence directe entre le Maroc et la Tunisie. Nous pouvons prospecter ensemble de nouveaux marchés comme les marchés chinois ou brésilien. Il est parfaitement envisageable de visiter Marrakech et Carthage, Hammamet et Casablanca  lors d’un séjour dans notre région. Nous travaillons également au développement touristique entre nos deux pays. Les marocains voyagent de plus en plus. On a recensé 700 000 marocains faisant du tourisme à l’extérieur de notre pays. Ce chiffre va s’accroître. Pour finir, nous travaillons ensemble sur un projet d’écosystème dans l’ouest méditerranéen dans lequel sont associés la Tunisie, l’Espagne, La France, le Maroc, et l’Algérie. Cette plateforme nous permettra d’échanger nos expériences et d’évaluer les nouvelles tendances en matière de tourisme. Nous commençons à considérer le secteur touristique comme un écosystème dans lequel les pays peuvent échanger des stratégies complémentaires et non plus concurrentielles. C’est du gagnant- gagnant pour chacun de nous.

Vous croyez à la symbiose et à la complémentarité ?

Oui, je crois à la symbiose et à la complémentarité. Par exemple, nous pouvons organiser des programmes de croisières avec des départs, des escales dans tous les pays concernés. Nous pensons mettre en place des taux préférentiels pour les touristes ressortissants de nos pays.

Votre pays offre une gamme de produits très diversifiée. Quelle est la plus grande demande ?

Ce qui prédomine avant tout c’est le tourisme culturel. 70% des touristes viennent au Maroc pour sa culture, son patrimoine historique, sa cuisine. Le tourisme balnéaire arrive en deuxième position, suivi par le tourisme durable et sportif (golf, nautisme…). Par le biais des conférences et des congrès, le tourisme d’affaires, le MICE, commence à se développer dans les grandes villes comme Casablanca, Marrakech. En tant que hub entre l’Europe et l’Afrique, le Maroc a une position privilégiée pour développer ce volet du tourisme.

Casablanca constitue déjà un pôle touristique d’affaires. Quelles sont les préférences du Ministère ?

Nous souhaitons promouvoir toutes les régions de façon égalitaire. Notre objectif étant d’étendre le tourisme à toutes les régions du Maroc. Ainsi, Nous sommes en train de promouvoir et de développer de nouveaux territoires pour être à même de proposer de nouvelles destinations. Jusqu’alors, le tourisme était concentré essentiellement sur 2 destinations : Marrakech et Agadir. Nous sommes en train d’aménager 6 autres territoires répartis par pôles d’attractivité : trois consacrés à la culture, une au balnéaire, et deux à l’éco-tourisme. Cette politique d’aménagement implique tous les maillons de la chaîne du tourisme  depuis la mise en place de nouvelles infrastructures en passant par le développement de la capacité d’hébergement et la formation à l’animation. C’est cette politique que nous sommes en train d’appliquer à Ouarzazate pour promouvoir le sud, à Essaouira qui combine le tourisme balnéaire et culturel et à Tanger plus axé sur le tourisme d’affaires. Vers la frontière mauritanienne, à Dakhla, nous privilégions le tourisme durable et sportif avec le kitesurfing. Donc, nous développons toutes ces destinations en fonction de leur capacité à recevoir la demande de touristes et selon leurs spécificités. Au niveau marketing, nous ne privilégions pas une destination au détriment d’une autre.

Le golf est une niche de luxe dont la demande est exponentielle. Quelle est votre politique pour ce secteur?

Nous travaillons beaucoup sur cette filière. Nous disposons d’un avantage compétitif évident : quand il fait -20 degrés à Oslo, il fait +20 à Agadir ! Nous menons une campagne de marketing afin de séduire les touristes scandinaves, allemands ou anglais afin qu’ils puissent venir pratiquer le golf et jouir du soleil en basse saison, à seulement 3 heures de vol. D’ailleurs, nous offrons des tarifs promotionnels entre novembre et avril. En parallèle, nous déployons nos efforts sur le tourisme d’affaires à Marrakech et Casablanca en multipliant notre capacité à organiser et à accueillir des congrès. Mais comme je l’ai déjà dit, l’attrait pour l’histoire et la culture de notre pays qui se matérialise par une affluence des visites des villes impériales, constitue le trait prédominant de la demande. Nous devons poursuivre la politique de préservation du patrimoine qui est déjà dans un état de conservation quasi exceptionnel. Songez qu’il y a des bâtisses qui perdurent depuis plus de 700 ans comme par exemple la tour Hassan qui a été construite en 1140, pratiquement à l’époque de Guillaume le Conquérant en Angleterre… Il y a également la Koutoubia à Marrakech, pendant de la Giralda à Séville. Le Maroc regorge de milliers de vestiges et de monuments. Nos villes antiques qui datent du XVème siècle, du XIIIème siècle sont intactes. Par exemple, Fès est un musée ouvert. Les gens pratiquent les mêmes activités depuis mille ans. Pour moi, le patrimoine historique constitue le véritable atout compétitif de notre pays. En s’intéressant à notre culture, les touristes contribuent à la préservation et à la protection de notre patrimoine tout en s’ouvrant aux spécificités de notre culture.

Revenons sur le golf et le problème d’approvisionnement en eau qu’il génère. Comment comptez-vous développer cette niche tout en répondant à ce problème ?

Concernant le golf, notre politique respecte les principes du développement durable auxquels nous sommes très sensibilisés. S’il constitue une niche touristique non négligeable, il doit néanmoins participer aux règles de préservation de l’écosystème. A cet effet, nous avons promulgué une loi concernant la régularisation de l’arrosage des golfs. Maintenant, seules les eaux recyclées ou réutilisées peuvent être utilisées. Par exemple, la station d’épuration d’eau de Marrakech approvisionne tous les terrains de golf de la ville. Ce procédé sera repris dans d’autres villes. Nous encourageons également la collecte des eaux provenant des pluies que nous stockons dans des lacs à proximité des golfs. La politique de développement économique du Maroc intègre totalement le principe de développement durable. Par exemple, si vous allez au golf de Mogador à Essaouira, vous verrez que la faune et la flore sont intacts.

Le secteur du tourisme bénéficie déjà de beaucoup d’investissements directs étrangers. Comment voyez-vous évoluer l’arrivée d’IDE dans les années à venir ?

Grosso modo ce volet se porte assez bien. En 2013, le Maroc a drainé 11% des investissements directs étrangers dans le secteur touristique. Les pays du Golfe montrent un très grand intérêt. D’ailleurs, les fonds souverains ont financé les marinas de Casablanca et de Tanger. Un accord est en pourparlers pour la marina de Bouregrab qui est une rivière séparant Rabat et Salé. Depuis, nous examinons d’autres sources et possibilités. Les investisseurs russes et chinois s’intéressent énormément au Maroc à l’heure actuelle. Et, bien évidemment, nos amis français et espagnols restent les investisseurs les plus réguliers. Les allemands et les anglais investissent dans des projets bien définis. Malgré la crise financière mondiale et la morosité des flux de capitaux, nous avons été capables d’attirer des milliards d’investissements : 2 milliards d’euros en 2013 et presque 3 milliards d’euros en 2014. Des chiffres considérables !

Le Maroc accueillera la troisième édition du World Travel Market. Qu’attendez-vous de cet évènement ?

C’est une opportunité pour mettre en exergue nos pratiques au sens large en matière de tourisme. A cette occasion, nous devons être plusieurs fois récompensés par les World Travel awards. C’est un grand défi pour notre pays. Mais le Maroc est habitué à affronter ce genre de défis. Avec la présence des grands professionnels mondiaux du tourisme, c’est l’occasion de montrer une meilleure visibilité de notre pays. C’est un grand honneur et un challenge de pouvoir organiser ces événements.

Quel dernier message donneriez-vous à nos lecteurs francophones et français ?

Je leur dirai que le Maroc est un pays stable qui a su se développer, se démocratiser et améliorer son mode de gouvernance et son climat d’affaires en un temps record. C’est un pays tourné vers l’avenir tout en gardant ses traditions. La conjoncture est favorable aux investissements. Quant aux touristes, ils gardent un souvenir inoubliable de leur séjour. Et, nous faisons tout notre possible pour qu’ils reviennent.