Hamid Brenbrahim El-Andaloussi, Délégué de Safran et Président du Groupement des Industries...

Hamid Brenbrahim El-Andaloussi, Délégué de Safran et Président du Groupement des Industries Marocaines Aéronautiques et Spatiales

Le secteur aéronautique est un pôle d’excellence. Le ministre Elalamy parle d’écosystèmes économiques et l’aéronautique est l’une des grandes réussites. En tant que représentant du groupe Safran et président de l’Association Aéronautique Marocaine, quels sont les éléments et les conditions pour consolider ce secteur au Maroc?

M. Benbrahim El-Andaloussi : Le Maroc a été capable de développer au cours des dix dernières années un véritable pôle d’excellence dans le domaine de la construction aéronautique. En moins d’une quinzaine d’années, on est passé de 5-6 sociétés à plus de de 100 dans ce secteur. Les grands de cette Industrie sont présents comme Boeing, Safran ( 7 Sociétés ), AEROLIA (filiale d’Airbus ) avec laquelle nous avons signé un accord l’été dernier pour implanter à Midparc Casablanca , les géants nord-américains comme Bombardier, ou encore Eaton pour tout ce qui concerne l’énergie, mais nous avons aussi des filiales de United Technologies, Ratier Figeac et des PME internationales qui font figure de référence dans ce secteur : Le Piston Français, LISI , Mecachrome , Zodiac ….

Aujourd’hui, ce secteur représente 11 000 emplois hautement qualifiés, plus de 1 milliard de dollars à l’export et près de 110 sociétés. Le Maroc est reconnu comme étant une base, probablement la plus compétitive dans le prolongement naturel de l’Europe, comme l’est le Mexique pour les Etats-Unis. Le Maroc a profité de la baisse de compétitivité des pays de l’Est et de l’Irlande depuis ont rejoint l’Union européenne.

Nous entrons dans une deuxième phase du développement du secteur. Cette phase est tout à fait en cohérence et en synergie avec les objectifs d’accélération industrielle et de développement d’écosystèmes compétitifs, et j’ajouterais « vertueux » . Pourquoi? Parce que le secteur aéronautique dans le monde , connaît une croissance durable,. Le secteur de la construction aéronautique a devant lui, ce que j’appellerais, une décennie glorieuse de croissance structurelle ,   soutenue par une très forte demande d’avions nouveaux , et un grand besoin de remplacer les avions obsolètes . En conséquence, le secteur aéronautique va poursuivre son développement dans le monde entier, offrant une opportunité stratégique de croissance au pôle marocain.

Quel est le pourcentage de croissance du secteur aéronautique au Maroc par an?

Au niveau mondial, la croissance se situe autour de 4,5 à 5% par an, et le Maroc autour de 17% chaque année. Le Maroc est en train d’aborder une deuxième phase de développement de ce secteur. Cette seconde phase se caractérise par l’ouverture de nouveaux marchés comme les marchés américain, canadien, anglais et allemand, alors qu’historiquement, nous ne travaillions qu’avec les constructeurs français. Cette deuxième phase se traduit aussi par l’arrivée de nouveaux métiers et de nouvelles technologies dans le domaine de l’aéronautique et des industries connexes comme la sécurité, la défense, l’électronique, les matériaux composites, la recherche médicale, l’ingénierie et la recherche technologique. Notre ambition d’ici 2020 est d’au moins doubler la taille du secteur aéronautique et des industries qui y sont liées, afin que le Maroc devienne une véritable référence dans le domaine des hautes technologies liées à l’aéronautique. Ceci s’accomplira dans le cadre du pôle Nouaceur et grâce à l’offre de Midparc et la qualité des ressources formées par l’Institut des Métiers de l’Aéronautique .

Aujourd’hui, nous avons les moyens d’atteindre cet objectif dans le cadre d’ une stratégie concertée et consensuelle entre l’Etat marocain, et les industriels . Nous travaillons en équipe quel que soit le gouvernement ou le Ministre , de l’Industrie en place. Grâce à cette stratégie nous avons réussi à promouvoir et à développer ce secteur. Nous sommes prêts à saisir les nouvelles opportunités qu’offre cette croissance durable, nous avons une offre territoriale innovante adaptée avec la plateforme industrielle de Nouaceur MIDPARC , qui est une zone offshore dédiée aux métiers de l’aéronautique, et aux industries connexes. C’est une plateforme d’excellence qui correspond aux besoins les plus exigeants des industriels, Bombardier s’est installé dans Midparc, autre zone offshore. Il sera bientôt rejoint par Eaton (l’un des géants de l’énergie) et Aerolia, filiale d’Airbus. Le business Model de Midparc permet aux PME – qui représentent une part dominante du tissu industriel – de se concentrer sur leur cœur de métier et de s’installer rapidement, en co-localisant une partie de leurs activités pour ganger en compétitivité internationale .

Le rôle structurant de l’IMA dans le développement de l’Industrie aéronautique

Les PME constituent probablement plus de 70% de notre tissu industriel. Notre objectif est de faire du Maroc une terre d’accueil des PME et de faciliter leur implantation. Le business model appliqué par Midparc permet aux PME de s’installer rapidement sans se préoccuper ni du terrain, ni de la construction. On met à leur disposition des ateliers prêts rapidement et on construit pour eux les bâtiments dont ils ont besoin.

Autre atout de taille : les talents : nous avons aujourd’hui le dispositif requis pour la formation- qualification des techniciens et opérateurs qu’exige cette industrie . Nous avons créé en 2013 , l’Institut des Métiers de l’Aéronautique (IMA), un institut de très haut niveau qui a été fondé conjointement avec l’Etat marocain , dans le cadre d’un partenariat exemplaire et innovant entre les industriels et l’Etat. L’ IMA sa (Institut des Métiers de l’Aéronautique) – filiale de l ‘association des industriels GIMAS – pilote cet Institut , en s’appuyant sur l’expertise de la branche professionnelle française de la métallurgie, l’Union des Industries et des Métiers de la Métallurgie. L’enseignement à l’IMA se fait par alternance avec les entreprises, et répond aux nouveaux besoins de compétences et accompagne la montée en maturité du secteur aéronautique au Maroc. L’IMA qui forme 600 jeunes par an , le double en 2016 , joue aussi le rôle de facilitateur pour la recherche et le recrutement des RH pour le Secteur.

C’est une bonne description des raisons pour lesquelles le secteur est bien consolidé, ou en voie de profonde consolidation. Après dix ans de la création de ce pôle, est-ce qu’il y a déjà une reconnaissance internationale à l’égard du développement du secteur aéronautique au Maroc ?

Aujourd’hui, dans le monde de la construction aéronautique, le Maroc est déjà reconnu comme étant la base la plus compétitive dans le prolongement naturel de l’Europe. Comme je l’ai dit tout à l’heure, le Maroc est pour l’Europe ce que le Mexique est aux Etats-Unis, en terme de compétitivité. Aujourd’hui, cette base est consolidée, elle est reconnue et nous sommes en train de renforcer cette consolidation.

Dans cette deuxième phase dont vous faites mention, que faut-il faire pour atteindre les objectifs? Quels en sont les principaux éléments?

Premièrement, l’environnement général international nous est très favorable parce que le secteur est très porteur. Il y a devant nous une autoroute de croissance couvrant une période d’au moins 10 ans. Deuxièmement, on profite déjà de la forte montée en cadence de la production des avions, et troisièmement, on profite de notre notoriété puisqu’un certain nombre de grands acteurs du secteur nous ont fait confiance, drainant avec eux toutes les chaînes logistiques (supply chain). Avec le gouvernement, nous formons une équipe qui a pour ambition d’aller plus loin, plus vite et plus haut. Plus loin signifie élargir la gamme des activités, des métiers, des expertises et des technologies liées à ce secteur pour faire face à la forte concurrence. Plus haut, c’est gagner en valeur ajoutée, c’est-à-dire ne pas viser seulement les activités de production et des services, comme c’est le cas aujourd’hui, mais aussi ajouter des activités à haute valeur intellectuelle comme la recherche technologique, l’industrialisation, les méthodes etc. Nous y travaillons sérieusement. A titre d’exemple, au mois de Juin dernier, le groupe Safran a signé  un accord avec l’Etat marocain et l’Académie Hassan II des Sciences et Techniques, en collaboration avec un certain nombre d’universités marocaines, pour promouvoir la recherche dans le domaine aéronautique au Maroc. On utilise les compétences marocaines et les compétences de Safran pour solutionner les problématiques liées à l’innovation et à la recherche technologique.

Nous faisons figure d’exemple dans la création de ces écosystèmes compétitifs et vertueux, puisque autour de grands groupes comme Safran, Bombardier, demain Airbus, nous développons des valeurs locales. Ainsi, nous incitons les jeunes à rentrer dans les métiers de l’aéronautique. Nous incitons les industries classiques de la métallurgie à rentrer dans la sous-traitance aéronautique. Nous créons aujourd’hui une synergie globale positive pour développer, encourager, consolider et rendre ce pôle aéronautique beaucoup plus robuste et compétitif durablement.

Pensez-vous que les conditions seront favorables à l’avenir pour la création d’un fabricant marocain ? Est-ce que toutes les conditions nécessaires seront réunies?

Il ne faut pas se tromper sur la nature de  cette industrie. Aujourd’hui, aucun acteur si grand soi-t-il ni pays ne peut construit seul un avion . Dire qu’on construit un avion est une mauvaise terminologie, Il faut parler plutôt de systémiers… Airbus et Boeing, les deux leaders mondiaux, conçoivent des avions dont ils assemblent les systèmes. Ils développement une stratégie produit liée à leur marque. Ils définissent les performances des avions et leur positionnement par rapport à la concurrence .   Mais, ils ne construisent que 20-25% de l’avion. Les pièces, les équipements et les systèmes sont construits à travers le monde par des milliers de sous-traitants . Nous sommes dans une industrie globale. Nous sommes probablement la première des industries globales, puisque l’aéronautique est globale par naissance ou par essence, elle s’adresse à l’ensemble du monde. Donc, on est dans une industrie globale qui utilise les compétences, le savoir-faire et les centres d’excellence à travers le monde. Aujourd’hui, le Maroc est fortement impliqué dans cette fabuleuse chaîne de valeur . Le problème n’est pas de construire seul un avion. Personne ne le fait. La Chine est en train de travailler sur un avion, le C919, mais elle ne construit que 25% de la totalité de l’avion, les moteurs sont franco-américains ( le LEAP join ventur Safran – GE ) , les trains d’atterrissage sont français, les câblages sont en grande partie français, et les systèmes électroniques sont américains…certainement quelques centaines de sous-traitants à travers le monde . Je le répète, personne ne construit seul un avion. Ce qui compte c’est d’avoir de l’expertise pour être présent et être un acteur majeur dans la production des équipements essentiels, compatible techniquement et culturellement avec les autres acteurs mondiaux impliqués dans la chaine de production. Aujourd’hui, le Maroc a la capacité à produire des équipements pour un certain nombre d’avions. Le Maroc est parfois le seul pays à fabriquer des pièces spécifiques – en source unique, ce qui nous confère une lourde responsabilité –   comme l’’inverseur de poussée du moteur Rolls-Royce , le BR 710, qui équipe le haut de gamme de l’aviation d’affaires Challenger de Bombardier , ou le câblage de l’Airbus 350,  un avion essentiel dans la gamme de la famille Airbus très important est produit à 95% par Labinal Power System Safran à Ain Attiq près de Rabat. Hier encore, Safran et Boeing ont annoncé l’extension de 40 % de la capacité de Matis aerospace, spécialiste dans les câblages, pour pouvoir être partie prenante dans la fabrication du câblage du nouvel avion , le dreamliner B 787. Le problème pour nous au Maroc, ce n’est pas d’ambitionner de construire un avion mais de devenir un acteur majeur incontournable et compétitif dans les technologies qui participent à la conception , à la construction des avions , à l’entretien et dans la recherche technologique des avions . L’industrie aéronautique a certainement vocation à générer et tirer d’autres industries comme celles des matériaux composites, l’électronique embarquée, la défense , le spatial, le médical….

Il s’agit donc d’un secteur qui s’avère être un tremplin de développement pour d’autres secteurs industriels de pointe.

Absolument. L’industrie aéronautique est une industrie qui aspire à la jeunesse éternelle et qui féconde d’autres industries, parce que la clé de voûte de cette industrie repose sur l’innovation et les talents. C’est très important. Dans un pays comme le Maroc, l’émergence de l’industrie aéronautique est le meilleur indicateur des mutations du pays et de sa modernisation. Pourquoi? Parce que dans l’industrie aéronautique au Maroc, l’âge moyen des employés est de 30 ans, niveau minimum Bac+2, 50% sont des femmes. Cette industrie projette nos jeunes dans l’avenir. Elle est probablement l’une des plus belles manifestations de la modernisation de ce pays. Elle insère le Maroc dans la société de la connaissance et du savoir qui tire le monde vers le haut, et participe au développement du capital immatériel.

Est-ce que le marocain moyen est conscient de ce pôle majeur de développement que constitue le secteur aéronautique?

Je pense que, probablement au niveau économique et industriel, l’un des éléments marquants des 10 dernières années, c’est l’émergence de cette Industrie au Maroc et la capacité du pays à consolider sa présence. L’important, compte tenu du niveau d’exigences de formation et de la qualité de management, est de ne pas rester ancré dans les paradigmes économiques du « low cost » ou de la délocalisation. Nous nous dans un partenariat de co-localisation avec les acteurs du Secteur , et dans la création de centres d’excellence. L’usine est un remarquable booster, un véritable ascenseur social pour la jeunesse pour se réaliser dans une carrière . Une jeune femme ou un jeune homme qui a démarré avec un Bac+2, peut devenir patron d’un département d’équipement de câblage Boeing après avoir suivi des formations avec certification. Grâce à l’industrie aéronautique, ce jeune est sauvé : elle a construit un avenir pour lui et pour ses enfants. Elle est intégrée dans la mondialisation. C’est comme cela qu’on construit un peuple. Aujourd’hui, cette industrie est celle qui se rapproche le plus de la notion de capital immatériel introduite par SM lors d’un discours. Cette industrie participe d’une façon significative à la mondialisation du pays, mais aussi à la création d’un véritable capital immatériel.

Est-ce que le secteur aéronautique du Maroc profite suffisamment de sa position géostratégique comme grand hub entre continents ?

Nous avons une position privilégiée en tant que hub international et régional. Nous sommes la porte d’entrée de l’Europe, et nous sommes aussi la porte d’entrée de l’Afrique. Dans le domaine des industries de l’aéronautique, la défense et la sécurité spatiale, Casablanca est aujourd’hui une base où est entretenue la plus grande partie des moteurs de la marque CFM qui opèrent en Afrique. Le CFM 56 est un moteur franco-américain qui équipe les 737 et une partie des Airbus 320. Par conséquent aujourd’hui, nous sommes déjà une base africaine de poids pour l’entretien des moteurs, domaine assez pointu. Dans d’autres domaines, Safran, à Casablanca, travaille sur le développement d’ applications appelées « sécurité gouvernementale », il s’agit du passeport  ou carte d’identité biométrique, la carte de santé, le permis de conduire, ou la reconnaissance faciale. Aujourd’hui, il y a des besoins considérables en Afrique dans les secteurs de la santé, des élections, de la sécurité, de la sûreté, de la traçabilité de personnes. Nous avons l’expertise suffisante pour accompagner l’Etat marocain dans sa stratégie de développement, notamment en Afrique dans tous ces domaines.

Quel dernier message donneriez-vous aux lecteurs francophones sur le secteur aéronautique marocain?

La réussite du secteur aéronautique au Maroc est aussi la réussite d’un certain nombre d’acteurs lourds, moyens ou petits de l’aéronautique française. En peu d’années, le secteur aéronautique a généré un nombre d’emplois considérables, 11,000, chiffre qui pourrait doubler en moins de 10 ans. Comme je l’ai dit, nous sommes dans une industrie globale. L’aéronautique est l’un des secteurs de pointe où  la France est présente historiquement. La présence d’industriels français au Maroc, dans le cadre du modèle économique de co-localisation d’une partie de leur activité permet à un secteur français déjà performant de l’être encore plus, et d’accéder à de nouveaux marchés auxquels il n’aurait pas pu accéder s’il n’avait pas été en mesure de développer dans notre pays une partie de son activité dans des conditions très compétitives. En conséquence, le développement du secteur au Maroc ne se fait pas au détriment de ce secteur en France, mais il consolide la position compétitive d’Acteurs français, il permet au secteur d’embaucher encore plus, en France en même temps qu’au Maroc . Ceci nous le voyons tous les jours, que ce soit avec les PME ou avec les grands groupes de référence, étant donné qu’ils bénéficient d’un dispositif de production efficace et très compétitif au Maroc, et ils accèdent à de nouveaux marchés qui favorisent la création d’emplois non seulement au Maroc, mais aussi en France. Le Maroc est donc devenu le partenaire gagnant – gagnant.