Fathia Bennis, PDG, Maroclear

Fathia Bennis, PDG, Maroclear

Comment décririez-vous le rôle de Maroclear au Maroc ?

 Mme Bennis : Créé en 1997, Maroclear a pour missions principales, en tant que Dépositaire Central, la dématérialisation des titres, leur conservation, la gestion de leur circulation et l’administration de ces titres selon les normes internationales.

Nous agissons dans un cadre où plusieurs éléments sont nécessaires pour qu’un Dépositaire Central puisse développer et faciliter l’accès au marché financier, notamment un cadre règlementaire clair, une bonne gouvernance, une offre de services répondant aux besoins de la Place, un outil technologique performant et une conformité aux standards.

Nous nous sommes efforcés depuis le démarrage de nos activités à améliorer constamment chacun de ces facteurs. Grâce à des années d’efforts, nous avons pu asseoir un dépositaire central qui contribue efficacement au bon fonctionnement du marché. Nous avons massivement investi pour que les opérations se passent dans la transparence et la sécurité la plus totale. L’objectif de répondre aux meilleurs standards internationaux a été atteint, et aujourd’hui Maroclear offre des services de qualité avec des degrés de sécurité, d’efficacité et de fiabilité très élevés.

Nous avons aussi la volonté de sortir du métier de base historique du Dépositaire Central et de développer une panoplie de nouveaux services pour le marché. Par exemple, l’une de nos priorités cette année est la commercialisation de la dématérialisation des titres pour les sociétés non cotées.

C’est un service qui va être aussi offert aux PME ?

La dématérialisation des titres n’a concerné jusqu’à présent que les sociétés cotées, puisqu’elles y étaient astreintes de par la Loi. Aujourd’hui, Maroclear souhaite élargir cette possibilité à toutes les entreprises, y compris les non cotées, en mettant en avant les arguments de sécurité, de transparence, de bonnes pratiques, de respect de l’environnement, de gain de temps et de fiabilité.

Ce service sera offert à toutes les entreprises sans aucune restriction. Les grandes structures y seront peut-être plus sensibles car il s’agit là d’une condition préalable à leur introduction en Bourse.

Néanmoins, compte tenu des avantages évidents de la dématérialisation, les PME devraient être les premières intéressées. Rappelons quand même que la plus grande partie de l’économie marocaine, à plus de 90%, est composée de PME.

A noter à cet égard qu’en notre qualité de Dépositaire Central, nous n’avons absolument pas vocation à démarcher des entreprises en direct, mais on travaille main dans la main avec l’ensemble des dépositaires, dont les sociétés de Bourse et les banques, pour offrir ce service à l’ensemble des sociétés marocaines.

En dehors de vos activités régulières, quels sont les objectifs de Maroclear à l’avenir ?

En tant que Dépositaire Central des titres au Maroc, Maroclear revêt un rôle stratégique quant au développement de la place financière de Casablanca. Maroclear a présenté en 2013 un plan de développement ambitieux, nommé CAP 2014 – 2016 qui a pour objectif justement de hisser Maroclear aux meilleurs standards internationaux, dans l’intérêt de l’ensemble de la place. Nous avons défini pour cela 4 axes majeurs de développement :

  • La résilience et la montée en puissance de notre système d’information (investissement de plus de 17 millions de Dhs en 2013), véritable épine dorsale de notre activité.

  • Le développement de notre Capital Humain pour porter nos équipes aux meilleurs niveaux d’expertise.

  • La poursuite des actions de normalisation et de conformité aux réglementations nationales et internationales. A noter l’obtention en 2013 de la certification ISO 27001 ainsi que l’octroi du label Responsabilité Sociale des Entreprises par la CGEM.

  • Et enfin la création d’une Direction Communication & Développement commercial en charge de l’image de Maroclear, du développement de la communication digitale et de la commercialisation de nouveaux services, notamment la dématérialisation dont nous avons parlé précédemment.

Est-ce que vous donnez ce service aux compagnies étrangères ?

C’est l’un de nos objectifs. La volonté de faire du Maroc un hub financier régional implique forcement que nos services soient accessibles à tous les acteurs de la Place, qu’ils soient nationaux ou étrangers.

Aujourd’hui notre infrastructure est multidevises et nous permet de traiter les valeurs étrangères, au même titre que les valeurs nationales. Bien évidemment, il faut que le cadre réglementaire évolue pour nous permettre de gérer l’ensemble de ces valeurs. Nous travaillons déjà sur cette évolution.

Vous avez fait mention d’une expansion en Afrique en devenant éventuellement un dépositaire de référence. Comment décririez-vous ce projet ?

Nous avons signé une convention avec le Gabon, chef de file de la région CEMAC (Communauté Economique et Monétaire des Etats de l’Afrique Centrale), où nous avons aidé à la mise en place du Dépositaire Central et de la Bourse, et nous y assurons actuellement la maintenance du système.

Nous avons également remporté un appel d’offres concernant la gestion des bons du Trésor pour la BCEAO (Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest). On assure désormais la formation de leurs cadres pour le système.

Au total, nous sommes présents dans 8 pays d’Afrique de l’ouest, ce qui est fidèle à la vision du pays et à la stratégie présentée par Sa Majesté le Roi en termes de coopération Sud-Sud.

Nous concrétisons cette vision par des participations régulières dans ces pays pour partager notre expérience et notre expertise et les accompagner dans le développement de leurs marchés financiers.

On parle du Maroc comme le premier investisseur panafricain, et toutes les institutions marocaines suivent cette tendance. Qu’est-ce que vous pouvez commenter ?

L’Afrique est, et continuera à être, de plus en plus attractive pour les investisseurs, avec des opportunités d’investissements indéniables dans plusieurs secteurs, dont la finance. Les performances économiques sont en hausse alors que les risques sont en baisse, la confiance des bailleurs de fonds est en constante amélioration et la consommation, elle, va crescendo. Autant d’éléments qui augurent d’une croissance économique soutenue les prochaines années, avec des prévisions entre 5% et 7% de croissance sur les dix prochaines années.

Le Maroc est l’un des premiers investisseurs africains dans la zone de l’Afrique de l’Ouest. Son rôle prépondérant en faveur du développement de l’Afrique n’est plus à démontrer. De grandes institutions bancaires ou encore du secteur des assurances et de l’immobilier sont très actives en Afrique et contribuent considérablement à ce développement Sud-Sud. Il faut donc continuer à sceller des partenariats gagnant-gagnant avec les autres pays du continent, et Maroclear s’inscrit pleinement dans cette vision et a pu, à de nombreuses reprises, donner corps à cette solidarité.

C’est important de mettre cet aspect en valeur, parce que ce n’est pas la même chose d’arriver en conquérant que d’arriver en partenaire…

Absolument. Nous avons tout à gagner dans le partage. Les opportunités sont très grandes et les perspectives très optimistes. Nous ne pourrons rien faire de grand si nous ne nous donnons pas la main, car nous avons tous à apprendre les uns des autres. C’est en mettant notre savoir et nos richesses en commun que nous parviendrons à créer un continent fort, avec les atouts de chacun. Encore une fois c’est la stratégie du win-win. Si je gagne tu gagnes et nous serons tous ensemble plus fort. Le Maroc l’a compris et plaide et agit en faveur de cette stratégie.

Le Maroc est à l’heure actuelle un pays unique avec une marge de croissance économique considérable dans un contexte très modernisé. Quel est d’après-vous l’aspect clé de ce potentiel ?

Sans hésitation, la stabilité politique. Nous avons une monarchie qui a 14 siècles, dont 4 siècles pour la monarchie alaouite, ce qui démontre à quel point notre régime est solide. Cette continuité lui attribue toute la légitimité, ce qui est un atout majeur dans le contexte actuel où l’instabilité règne dans de nombreuses régions du monde.

Vous avez fait mention tout à l’heure du mariage indissoluble entre Maroclear et la Bourse de Casablanca, que pouvez-vous nous dire sur ce binôme ?

Nous sommes deux institutions indépendantes mais totalement complémentaires. Les deux institutions travaillent en étroite collaboration sur de nombreux projets structurant pour la Place financière de Casablanca. D’ailleurs, la Bourse est actionnaire dans le capital de Maroclear et siège au sein de son Conseil d’administration.

Mais nos rôles sont en même temps distincts puisque Maroclear existe non pas pour réaliser les opérations sur le marché comme le fait la Bourse mais pour vérifier ces opérations et les dénouer. Nous sommes deux plateformes à la fois indissociables, complémentaires et totalement indépendantes.

 L’actionnariat de Maroclear, c’est Etat /privé ?

Le choix de notre actionnariat n’est pas fortuit. L’Etat et ses démembrements (BAM et CDG) détiennent plus de la moitié du capital. Cela démontre la vocation d’utilité publique qu’est la nôtre.

Les acteurs des marchés (banques, sociétés de bourse et assurances) à qui s’adressent nos prestations ont bien évidemment leur mot à dire et sont donc naturellement présents dans le capital.

Vous avez un actionnariat diversifié ?

En effet, c’est un bon équilibre qui a un avantage indéniable pour notre institution, car il permet de concilier plusieurs impératifs, notamment le devoir de contribuer en permanence au développement de la Place, tout en préservant les fondamentaux de l’entreprise, notamment ses équilibres financiers.

On peut investir dans le capital de Maroclear ? Un investisseur privé peut acheter des actions chez Maroclear ?

Ce serait encore à concevoir. On pourrait l’envisager si cela s’avère nécessaire, mais pour l’instant nos seuls actionnaires sont nos actionnaires historiques depuis la création de Maroclear.

Maroclear a « changé de maquillage » tout récemment. Pensez-vous que c’est une institution suffisamment populaire et connue au Maroc auprès du grand public ?

Maroclear est connu et reconnu par les institutions qui utilisent ses services, mais cela reste un univers assez restreint de professionnels spécialisés. Cependant, nous avons en tant que Dépositaire Central une mission à l’échelle nationale et un rôle stratégique pour la Place financière et le Maroc en général. Les investisseurs doivent mieux connaitre notre existence et notre rôle important pour la fiabilité et la sécurité du marché.

C’est pour cela que nous avons créé en 2013 une Direction de la communication dédiée à cette nécessité d’étendre notre notoriété à un public beaucoup plus large. Désormais nous communiquons mieux et beaucoup plus. Nous expliquons ce que nous faisons d’une manière didactique et sommes certainement plus connus maintenant, non seulement par le secteur financier qui nous connait bien, mais par les entreprises des différents secteurs économiques. Nous jouissons aujourd’hui d’une notoriété beaucoup plus large, c’est certain.

La refonte de notre identité visuelle a en effet été le premier grand chantier entamé dans ce sens. Nous avons modernisé, rajeunit, rafraichit notre image pour nous aligner même dans ce domaine sur les meilleurs pratiques à l’international. Désormais nous soignons notre image, ce qui nous permet de véhiculer des messages forts et des valeurs fondamentales pour notre métier, évocatrice aussi de notre société. Tout cela se cristallise dans le slogan que nous avons élaboré à cette occasion et qui accompagne toutes nos communications : la confiance est le bien le plus précieux d’un marché ambitieux. Tout y est dit.

Le cadre législatif marocain face aux investisseurs et aux acheteurs de titres a beaucoup évolué. Comment décririez-vous les points forts et les points faibles du cadre législatif ?

Notre cadre législatif de base offre un bon niveau de protection aux investisseurs. Cela dit, avec l’émergence de nouvelles pratiques telles que le Prêt/Emprunt de titres ou les marchés à terme, notre cadre réglementaire est en train d’évoluer pour maintenir un niveau de protection optimal aux investisseurs.

Il est important de mentionner dans ce cadre l’institution de l’Autorité des marchés des capitaux qui consacre l’indépendance du CDVM et renforce son rôle et sa responsabilité.

Il est aussi important de souligner l’importance accordée par le Ministère des Finances pour consolider les produits islamiques, car en effet il y a beaucoup d’investisseurs qui recherchent ce genre de produits et le Maroc ne peut pas se payer le luxe de les ignorer. D’ailleurs au Maroc nous avons eu l’intelligence, quoiqu’on puisse nous accuser d’euphémisme, de les nommer « participatifs ».

Il est vrai que ces évolutions auraient pu se faire plus rapidement. Mais si l’on prend l’exemple des produits dérivés, le consensus de l’époque voulait qu’ils soient introduits au Maroc beaucoup plus tôt. Maintenant, au regard de la chute de ces marchés en 2008, nous nous réjouissons de ne pas l‘avoir fait à ce moment-là.

 La bourse serait par définition participative, pour les banques islamiques ?

Absolument. Il fut un moment ou certaines personnes mettaient leur argent à la banque et refusaient de toucher les intérêts. Maintenant tout le monde révise ses positions par rapport à cela. C’est une façon totalement différente d’aborder les problèmes. Disons que la finance islamique ou participative arrive à un moment idoine, parce que tout le monde recherche un peu plus de moralité dans le domaine de la finance. L’expansion de ces produits islamiques arrive finalement au bon moment, même s’ils existaient déjà depuis très longtemps.

Comment a été vécu au Maroc et quels leçons on en tirés de la grande crise financière occidentale des 8 dernières années ?

En 2007, le Maroc n’était pas encore touché par la crise. Les entreprises cotées avaient encore d’excellents fondamentaux. Nous n’avions aucune raison de nous inquiéter dans la mesure où la crise ne semblait pas toucher l’économie réelle. La croissance était encore considérable et la Bourse se portait bien.

Or, nous avons souffert de ce qu’on a appelé le « syndrome LCI et CNN », c’est-à-dire un sentiment de panique au vu de ce qui se passait ailleurs. De ce simple fait, les investisseurs ont commencé à vendre provoquant une baisse importante, un effet de dominos.

Ce n’est que plus tard que nous avons été impactés au niveau de l’économie réelle, compte tenu de nos relations avec l’Europe, essentiellement à l’égard des importations et des exportations.

Quel dernier message donneriez-vous aux lecteurs francophones et français qui vont lire notre reportage ?

Le seul message que je souhaite transmettre est que le Maroc est un pays qui offre un potentiel économique extraordinaire. C’est une réalité incontestable et tous les chiffres et rapports le démontrent.

Le pays jouit d’une stabilité politique, économique et sécuritaire sans égal dans la région et bien entendu cet environnement facilite la vie aux investisseurs qui enregistrent des retours sur investissement considérables.

En outre, la bureaucratie s’est nettement améliorée et nous sommes bien plus diligents maintenant sur tous les aspects administratifs qui ont été nettement allégés. L’environnement des affaires est stable, sans oublier bien évidemment le fait que la place de la femme a considérablement évolué, pour se retrouver sur de très nombreux plans à un niveau égal à celle de l’homme. De nombreuses femmes créent et dirigent des entreprises, occupent des fonctions stratégiques au sein de grandes institutions, participent au développement du pays à travers le monde économique et associatif et ne rencontrent plus de discriminations de genre dans leurs projets professionnels. Je fais donc un appel aux femmes entrepreneurs de France, en leur assurant qu’elles seront les bienvenues au Maroc !