Abdellatif Jouarhi, Gouverneur de Bank Al-Maghrib

Abdellatif Jouarhi, Gouverneur de Bank Al-Maghrib

Question: Quelles sont les perspectives de croissance pour 2015 dans un contexte où les sources informatives sont multiples ?

M. Jouahri : Après des résultats mitigés enregistrés l’année passée dans un environnement international défavorable, 2015 s’annonce comme une année de reprise. Cela fait quelques mois déjà que nous avons annoncé une croissance de 4,4%, mais avec les développements récents, notamment la poursuite de la baisse du prix du pétrole et les conditions climatiques favorables, nous pensons que nous pourrons dépasser ce taux.

Sur le plan des équilibres macroéconomiques, les déficits jumeaux devraient continuer leur redressement. Le compte courant devrait s’améliorer grâce notamment à la poursuite de la performance à l’export de certains métiers mondiaux du Maroc, en particulier l’automobile, à la reprise des ventes des phosphates et dérivés et à la baisse de la facture énergétique. Par ailleurs, les efforts de rationalisation des dépenses et le recul des prix du pétrole devraient favoriser la poursuite de la baisse du déficit budgétaire qui est fixé à 4,3% du PIB dans la loi de finances 2015.

Concernant les prévisions de manière générale, et contrairement aux autres organismes nationaux qui publient les leurs une à deux fois par an, nous les produisons quatre fois par an à l’occasion de chaque réunion trimestrielle du Conseil de la Banque. La prochaine réunion est prévue le 24 mars, et à cette occasion nous actualiserons l’ensemble de nos projections, qui couvrent les principaux agrégats macroéconomiques aussi bien au niveau de la sphère réelle, monétaire que financière.

Question: La loi de finances de 2015 ayant été adoptée, on parle beaucoup d’endettement. Quels seraient les risques pour l’année 2015 ?

M. Jouahri : L’engagement du Gouvernement est de parvenir à diminuer le déficit budgétaire pour atteindre 3% en 2017. C’est un engagement ferme qui découle de notre accord avec le Fonds Monétaire International au titre de la ligne de précaution et de liquidité (LPL) que nous avons renouvelée en juillet dernier pour deux ans. Pour moi, les perspectives d’un déficit de 3% en 2017 sont crédibles et elles se doivent de l’être. Malgré la hausse des dernières années, l’analyse de soutenabilité de la dette du Trésor, que nous avons effectuée à la Banque, montre qu’elle reste sur une trajectoire soutenable, avec une stabilisation en 2015 et 2016, suivie d’une tendance baissière à partir de 2017.

Question: Au mois de juin dernier, le Ministère de l’économie et des finances a signé un emprunt d’un milliard d’euros à l’international. Est-ce que ce prêt représente une confiance envers le Maroc?

M. Jouahri : C’est exact ! D’ailleurs, il a été accordé dans des conditions favorables car les fondamentaux de l’économie de notre pays sont bons. Le secteur financier international est confiant dans l’économie marocaine, réconforté dans ses appréciations par les évaluations des agences de notation mais également par les rapports du FMI aussi bien dans le cadre des consultations au titre de son article IV que des revues semestrielles dans le cadre de la LPL. Je me permets de souligner que parmi les pays dits “du printemps arabe”, le Maroc est le seul signataire d’une LPL avec le FMI.

Cela veut dire que le FMI lui-même reconnaît que les fondamentaux macroéconomiques du pays sont bons, un signal que les marchés ont su capter. La LPL est faite précisément pour servir de garantie d’accès aux fonds en cas de choc externe. Le Maroc peut bénéficier à l’heure actuelle de conditions, de taux et de durée, favorables sur les marchés internationaux.

Question: Cet emprunt doit servir à combler le déficit ou à soutenir l’investissement pour le Gouvernement ?

M. Jouahri: À mon avis, l’emprunt améliore d’abord le niveau des réserves de change, ce qui me paraît essentiel. L’année dernière, ces réserves représentaient environ 4 mois d’importation de biens et services et aujourd’hui, plus de 5 mois. C’est un élément primordial. Bien sûr, il concourt aussi au financement des importations, et notamment des biens d’équipement. Il soutient l’effort d’investissement du pays, dans le secteur public, mais aussi dans le secteur privé.

Question: BAM a réduit le taux de réserve monétaire des banques à 2%, il y a quelques mois, ce qui en principe favoriserait les prêts. Est-ce que ce mécanisme est en train de véritablement faciliter le financement des PME et de l’économie réelle ?

M. Jouahri: Nous avons annoncé depuis 2007, date à laquelle le système bancaire est passé d’une situation de surliquidité à une situation de sous-liquidité, que la Banque Centrale mettra à la disposition du système bancaire toutes les liquidités nécessaires pour financer les besoins de l’économie. Lorsque nous injectons des liquidités, nous assurons un suivi de leur destination parce que, comme nous l’avons indiqué aux banques, nous n’acceptons ni le financement de portefeuilles ni les opérations d’actifs quelconques. Maintenant, effectivement sur le plan des crédits, nous avons observé une décélération du rythme. Les données dont nous disposons, indiquent que cette décélération s’explique davantage par une attitude d’attentisme des opérateurs dans la conjoncture difficile que nous avons traversée. Du côté de l’offre, les banques sont relativement prudentes pour certains secteurs qui connaissent des difficultés, mais globalement elles sont surtout dans une logique de concurrence pour le financement de projets viables.

Question: Y aurait-t-il toutefois une certaine méfiance des PME à l’égard du système bancaire?

M. Jouahri: C’est une problématique à l’échelle mondiale. Les PME pensent que l’accès aux banques est difficile, que les conditions de garantie sont lourdes et les taux trop élevés. D’un autre côté, les banques se plaignent du manque de transparence financière, de la difficulté à obtenir des informations notamment bilancielles et exigent de ce fait une prime de risque par rapport aux taux et aux garanties.

Nous demandons aux PME plus de transparence financière, en particulier un engagement d’honorabilité signé à la fois par les dirigeants et par les experts comptables qui certifient les comptes. Dès 2009, par le biais du Credit Bureau, nous avons mis en place des dispositifs d’information financière qui recensent l’ensemble des dettes contractées par l’entreprise auprès des établissements de crédit bancaires. Ces informations sont disponibles pour les banques lors de l’octroi d’un crédit, ce qui élimine ainsi une bonne partie de la méfiance de la part des banques à l’égard des PME. Grâce à tous ces mécanismes nous avons pu dire aux banques : « On vous accordera des conditions plus intéressantes de refinancement, mais on pénalisera les banques qui ne feront pas l’effort de financer les PME ». Nous avons en effet mis un peu de pression afin de garder l’équilibre et de prendre en compte les demandes des deux parties.

Question: Vous avez fait précisément mention des PME dans le secteur industriel et l’export, ce qui conforterait la politique du gouvernement à l’égard de sa nouvelle stratégie industrielle…

M. Jouahri: Le Maroc a beaucoup perdu de sa compétitivité, il fallait se ressaisir. Nous avons beaucoup attiré l’attention du Gouvernement là-dessus. Maintenant, ce dernier a initié des mesures pour relancer cette compétitivité tant sur le plan industriel que pour l’export. De notre côté, sur le plan du refinancement, nous avons mis en place depuis fin 2013, un nouveau programme de prêts garantis qui incite les banques à financer les TPME, en particulier celles opérant dans l’industrie ou dont la production est destinée à l’export. Ce programme a connu une grande adhésion des banques, avec un montant de facilités octroyées de près de 19 milliards de dirhams en 2014, soit 42% du total de nos injections de liquidités en décembre.

Question: Et pourtant vous avez déclaré qu’il y aurait quand même un tassement de la demande…

M. Jouahri: Il ne faut pas oublier que la demande extérieure, elle-même, s’est tassée, l’Europe étant notre principal partenaire. Quand nous examinons les courbes de croissance des secteurs non agricoles du Maroc et celles de la zone euro, elles présentent des corrélations. Lorsque la demande européenne décroît, cela influe sur la demande adressée au Maroc, comme par exemple dans le secteur du textile. À côté de cela, la relance économique est tangible dans les nouveaux secteurs d’activité tels que l’automobile, l’aéronautique ou l’électronique. D’autres secteurs devraient suivre cette impulsion l’année prochaine.

Question: Vous avez parlé tout à l’heure de transparence à l’égard des compagnies, des corporations et du gouvernement. La Banque Mondiale a affirmé que le Maroc devrait approfondir la dynamique des réformes. Est-ce que le Maroc est sur la bonne voie?

M. Jouahri: La transparence est une problématique globale. C’est un des éléments favorisant la croissance et le développement de partenariats entre le secteur public et le secteur privé. Vous ne pouvez pas concevoir ces partenariats s’il n’y a pas de transparence. Le secteur privé peut adhérer uniquement lorsque cette condition est remplie, non seulement dans la politique sectorielle mais également dans les politiques publiques de fiscalité ou des chantiers structurants comme celui de la régionalisation avancée. Comme l’indique l’amélioration de son classement dans l’indice « Doing Business », le Maroc a réalisé des progrès sensibles ces dernières années, mais il faudra accélérer la cadence.

Question: Dans quelle mesure la politique du gouvernement est en train d’exercer une véritable influence dans l’évolution de l’économie marocaine ?

M. Jouahri: L’influence de la politique sur l’économie est une réalité pour tous les pays du monde. Vous ne pouvez pas espérer la croissance sans stabilité politique et sans sécurité, ce sont des préalables essentiels. Le Maroc jouit sans doute de cette stabilité et de cette sécurité, phénomène rare dans la région. Mais ce n’est pas suffisant. La politique doit aussi être visible et claire. C’est pour cela que le Gouvernement s’attaque maintenant à des réformes structurelles même si certaines d’entre elles ne jouissent pas nécessairement d’une grande popularité (réduction des subventions des produits pétroliers, réformes des retraites, régionalisation avancée, justice, loi organique des finances, etc.).

La population a approuvé une nouvelle Constitution qui a posé ou renforcé un certain nombre de principes avant-gardistes que nous devons maintenant matérialiser et concrétiser à travers les nouvelles lois organiques et les réformes structurelles qui sont en cours d’élaboration ou de mise en œuvre.

Question: Les réformes opérées par la Banque Centrale sont-elles assujetties au pouvoir politique?

M. Jouahri: Absolument pas ! Tout d’abord, je crois que dans un grand nombre de pays, les banques centrales ont gagné en indépendance vis-à-vis du pouvoir politique. Au Maroc, Bank Al-Maghrib est maintenant reconnue comme totalement indépendante. Le corollaire de cette indépendance est la crédibilité de la Banque. Les décisions prises en matière de politique monétaire se basent sur une analyse proactive très approfondie qui tient compte de plusieurs dimensions telles que l’économie productive et ses perspectives de croissance, ou encore les conditions financières internationales. Certains avancent que la politique monétaire apporte la stabilité des prix et non la croissance. C’est une assertion biaisée, preuve en est les deux dernières baisses du taux directeur décidées par le Conseil de la Banque en septembre et décembre 2014. Ces dernières avaient pour principal objectif de favoriser la reprise de l’activité économique.

Question : Les banques centrales seraient gérées selon trois modèles, la FED, la BCE et la Banque d’Angleterre. Comment voyez-vous l’évolution de ces systèmes et la coordination des politiques monétaires entre pays qui ont des façons très différentes de gérer leurs budgets?

M. Jouahri: Effectivement, les objectifs de ces 3 modèles varient subtilement selon les contextes ou ils s’inscrivent, le plus complexe étant probablement celui de la BCE car sa principale difficulté est de faire face à une politique budgétaire qui ne facilite pas le policy mix. La consolidation de l’union politique implique indubitablement la solidarité entre les pays membres. Or, il y a beaucoup de tensions au sein de la zone euro. Ceci étant, je reconnais que la création de l’euro et de la BCE a eu certainement des effets très positifs au niveau de l’Europe. C’est une monnaie unique à laquelle il est difficile de s’attaquer même si la différence des niveaux de développement entre les pays et la conjoncture internationale depuis 2008 l’ont quelque peu fragilisée. Même ici, quand on évoque une monnaie unique pour les pays du Maghreb ou les pays arabes, je réagis toujours en précisant que cela ne peut pas être le commencement mais l’aboutissement d’un processus d’intégration.

Question: En revenant sur le Maroc, est-ce qu’on verrait un dirham convertible dans les années à venir?

M. Jouahri: Le Maroc a adhéré à la mondialisation et à la globalisation. D’ailleurs, il a signé de nombreux accords de libre-échange, avec l’obligation de s’ouvrir et d’être plus flexible. Nous avons maintenant un régime de change fixe. Aujourd’hui, pour les opérations courantes et commerciales, la convertibilité du dirham est pratiquement acquise. Ces avancées répondent à nos ambitions de faire de Casablanca un hub financier régional. En conséquence, ces mutations vers la libéralisation du compte capital et vers une convertibilité du dirham sont nécessaires mais elles se feront progressivement et dans les conditions appropriées.

Question: Mais disons que la tendance serait d’aller vers un dirham convertible ?

M. Jouahri : Cela suppose des pré requis. Tout d’abord, il faut parvenir à la soutenabilité des finances publiques. Il faut également avoir un niveau de réserves de change durablement suffisant pour pouvoir, si besoin défendre la valeur du dirham. Il faut également un système bancaire solide et résilient. A cet égard, nous avons aligné la règlementation bancaire sur les exigences de Bâle I et Bâle II, et en ce moment de Bâle III, ainsi qu’en fonction des règles comptables IFRS. Nous surveillons de très près l’extension africaine de nos banques pour éviter toute remontée de risques importants vers les maisons-mères. Si, nous-mêmes, migrons vers un cadre de politique monétaire de ciblage d’inflation, cela veut dire que nous ferons varier le taux directeur plus fréquemment. Toute cette évolution devra se faire à moyen terme et devra être préparée avec des prérequis devant intégrer non seulement le Gouvernement et la Banque Centrale, mais aussi les banques et les opérateurs eux-mêmes.

Question: Avec tous les fondamentaux de l’économie se solidifiant et un secteur financier marocain très présent en Afrique, le dirham convertible pourrait s’accélérer ?

M. Jouahri : À mon avis, un dirham convertible ne sera possible qu’avec une économie forte et des acteurs forts. Les sources structurelles d’approvisionnement en devises du pays dépendent de notre capacité à prélever sur la richesse des autres. Les secteurs industriel et minier sont des sources importantes de devises, mais le secteur agricole est aussi très important pour le Maroc. Nous avons près de 40% de la main d’œuvre active au niveau de ce secteur. Il en est de même pour le tourisme. Ce sont tous des secteurs porteurs. C’est tout cela qui fait la force de l’économie. Si vous avez une économie forte, des intervenants et des opérateurs forts, à ce moment, vous pouvez envisager votre migration vers une convertibilité de la monnaie.

Question: La balance des opérations courantes représente un déficit de 7,5% du PIB en 2013. Cela constitue-t-il un risque pour l’économie?

M. Jouahri: Actuellement, les exportations représentent près de la moitié de nos importations. La tendance doit s’inverser. Nous devons aller vers un compte courant qui soit excédentaire ou pour le moins équilibré. Je pense que nous sommes sur une bonne tendance, après avoir atteint près de 10% en 2012, le déficit du compte courant est passé à 7,5% en 2013 et devrait baisser à moins de 6% en 2014. Au vu des données les plus récentes, nous serions même à niveau autour de 3-4% du PIB en 2015. Si cette tendance se confirme, cela permettra un renforcement des réserves de change. Pour la convertibilité, il faut avoir structurellement un matelas de réserves de change qui puisse vous permettre d’assurer cette convertibilité.

Question: Il y a une amnistie sur les avoirs à l’étranger. Représente-t-elle un changement de la perception par rapport à ces phénomènes au Maroc et en l’occurrence pour les élites économiques ?

M. Jouahri: Je place cette amnistie dans une vision globale. Si nous voulons une place comme hub financier sur le long terme, pour renforcer notre partenariat avec l’Afrique subsaharienne anglophone et francophone, si nous voulons aller vers l’élargissement de ces accords de libre-échange, si nous voulons aller vers la convertibilité, ou du moins, dans un premier temps la libéralisation progressive du compte capital et plus tard une convertibilité du dirham, il faut solder le passé. Il faut que les gens comprennent que la vision du Maroc est une vision de libéralisation sur le plan des changes, cela veut dire que les résidents auront la possibilité de transférer le dirham librement. Évidemment, cela prendra du temps mais les gens perçoivent déjà les changements par rapport aux décennies passées.

Question: L’amnistie a permis de mettre en évidence l’émergence et l’effervescence du Maroc. Dans ce sens, quel dernier message donneriez-vous à nos lecteurs francophones ?

M. Jouahri: Je dirais très honnêtement qu’il y a d’abord une spécificité du Maroc, une spécificité politique et par voie de conséquence une spécificité économique et financière. Quand vous examinez les pays du « printemps arabe », le Maroc est pratiquement le seul pays qui a su appréhender le changement de manière intelligente. Sa Majesté Le Roi a bien compris les enjeux, il a joué franc-jeu et devancé les événements. Lorsque le parti de l’opposition est arrivé en tête des élections, Sa Majesté l’a appelé pour constituer le Gouvernement. En retour, la majorité des membres de ce parti a accepté les règles du jeu en reconnaissant la place de la Monarchie, ses fondements historiques et son rôle déterminant au niveau de la société. Au plan politique, je dirais que jusqu’à présent c’est un sans-faute.

Nous avons pris le taureau par les cornes, nous avons examiné ce qui ne marchait pas et nous avons travaillé pour parvenir à plus de transparence et de visibilité à l’intérieur du pays et sur le plan international. Le secteur bancaire, par exemple, est reconnu par la Banque Mondiale et le FMI comme fort et en pleine expansion. C’est par conséquent une belle conjonction de facteurs positifs qui permettent au Maroc de regarder vers l’Afrique subsaharienne, par le biais d’un partenariat gagnant-gagnant et d’être également pour l’Europe et le reste du monde un pays où on peut investir gagnant-gagnant.